02/01/2014

1.9 (suite)

(p.143) Dans son Histoire d'Haïti (1848), l'historien Thomas Madiou confirme l'utilisation des cales des navires pour anéantir la population de l'île. « Dans la grande rade du Port-au-Prince et dans celle du Cap, écrit-il, les navires de guerre étaient devenus des prisons flottantes où étaient étouffés, dans les cales, des noirs et des hommes de couleur. » Victor Schoelcher lui-même, dans sa Vie de Toussaint Louverture (1889), se déclare informé de ces techniques d'extermination nouvelles qui allaient, hélas, être développées au XXe siècle par Hitler pour se débarrasser de la population juive. « On inventa, assure-t-il à son tour, des prisons flottantes appelées étouffoirs (p.143) dans lesquelles, après avoir enfermé des nègres et des mulâtres à fond de cale, on les asphyxiait en y faisant brûler du soufre. »

Dans les Souvenirs d'un amiral, publiés en 1872, un autre témoin oculaire, Jurien de La Gravière, à l'époque commandant de La Franchise, donne moins de détails. Mais il évoque cette époque avec un désenchantement qui en dit long : « Je saurais le dissimuler, regrette-t-il, la guerre de Saint-Domingue restera une des plus tristes pages de notre histoire [...]. Je voudrais n'avoir jamais été témoin des atroces représailles par lesquelles, dans le cours de ces deux années, on se crut autorisé à répondre [...] aux trahisons répétées des rebelles. Grâce à Dieu, je ne suis pas le seul officier de marine qui, au cours de ces déplorables événements, ait mieux aimé braver les lois de la discipline que manquer aux lois de l'humanité. » Jurien cite Latouche-Tréville, le responsable naval de l'expédition, qui, reprenant la politique définie par le Premier consul, déclare sans ambages en février 1803 que le terme de cette guerre doit être « la destruction des nègres ». Et le témoin soupire : « Faut-il s'étonner que cet affreux programme ait pu trouver de nombreux adhérents ? »



(p.147) Après la mort de Leclerc, le génocide continue de plus belle. Napoléon est servi par un exécuteur qu'il a lui-même désigné comme successeur de Leclerc dans ses instructions de l'automne 1802. Ayant étudié chaque dossier avec soin, on peut penser qu'il savait à qui il avait affaire. Donatien de Rochambeau et son adjoint, Louis de Noailles, sont deux véritables bouchers dont la barbarie dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Pour faire des comparaisons avec ce qui est connu au XIXe siècle, l'historien Madiou est embarrassé. Il ne trouve que le prince Vlad l'Empaleur, alias Dracula. Aujourd'hui il pourrait aussi se référer à la division SS Das Reich et aux bourreaux des camps de la mort.

Tous les ports sont à présent affectés aux gazages et aux noyades. Après Le Cap et Port-au-Prince, « les bâtiments de guerre en station dans la rade des Cayes se remplissaient aussi d'indigènes destinés à être noyés ». C'est aux Cayes que vont tristement s'illustrer le colonel Jacques Berger, dit « le Loup-cervier », assisté de Kerpoisson, le lieutenant du port. Rivalisant d'inhumanité avec les marins, parmi lesquels Tombarel, l'ancien commandant du Gerfaut, se distingue (p.148) particulièrement, d'autres criminels vont affirmer leur vocation de bourreaux et de tortionnaires : le général Pierre Boyer, dit « le Cruel », assisté de l'adjudant-commandant André Maillard, pour ne citer qu'eux.
En 1825, l'année où la France reconnaît enfin, moyennant finances, la liberté des Haïtiens, Antoine Métrai, dans son Histoire de l'expédition des Français à Saint-Domingue, révèle l'existence de charniers. « Rochambeau, dit-il, fit mourir, au Cap cinq cents prisonniers. On avait creusé, sur le lieu de l'exécution, un grand fossé pour leur servir de sépulture, de sorte que ces malheureux, qu'on faisait périr par les armes, assistaient, pour ainsi dire vivants, à leurs propres funérailles. »

Antoine Métrai confirme, lui aussi, l'utilisation des chambres à gaz : « On variait néanmoins les exécutions. Tantôt on leur tranchait la tête, tantôt un boulet mis à leur pied les entraînait au fond de l'abîme des eaux, tantôt ils étaient étouffés dans les navires par la vapeur du soufre. Lorsque la nuit servait de voile à ces attentats, ceux qui se promenaient le long du rivage entendaient le bruit monotone des cadavres qu'on jetait à la mer. » La folie génocidaire est générale. «Au Cap, au Fort-Dauphin, au Port-de-Paix, à Saint-Marc, au Port-au-Prince et sur tous les rivages, témoigne Métrai, ce n'est plus que fouets, croix, gibets, bûchers, soldats, colons, vaisseaux et matelots occupés à tuer, étouffer ou noyer des créatures (p.149) humaines, dont le seul crime était de ne pas vouloir rentrer dans les fers. »
Témoin oculaire, puisque membre de l'expédition partie de l'île d'Aix à bord de La Vertu, Juste Chanlatte, dans son Histoire de la. catastrophe de Saint-Domingue, publiée à Paris en 1824 par un ancien marin, Jean-Baptiste Bouvet de Cressé, rapporte qu'« au lieu des bateaux à soupape, on en inventa d'une autre espèce, où les victimes des deux sexes, entassées les unes sur les autres, expiraient étouffées par les vapeurs du soufre » et qu'on enveloppait « des enfants dans des sacs où, après avoir été poignardés, ils étaient jetés à la mer ». Selon ce même témoin, les délégués au génocide rationalisent peu à peu leurs techniques, jugeant les « moyens de destruction » précédemment utilisés « d'une exécution trop lente et trop coûteuse ». S'ils avaient pu « à l'aide d'une machine pneumatique, intercepter en un seul instant la respiration de tous les [indigènes], ils 1'[eussent] très certainement exécuté ».

En 1814, le colonel Malenfant, évoquant lui aussi ces « crimes atroces » dans son ouvrage Des colonies et particulièrement celle de Saint-Domingue, n'hésite pas à s'écrier : « Quelle honte pour l'humanité et pour B... ! »
Non seulement on va gazer et noyer à la chaîne, non seulement on va optimiser les méthodes, mais on va y prendre plaisir. Des formules convenues et goguenardes sont utilisées. Aux « nègres » et « gens (p.150) de couleur », on fait subir le « coup de filet national » (la noyade collective), quand on ne leur fait pas manger une « salade de chanvre » (la pendaison), qu'on ne les « opère pas chaudement » (le supplice du feu) ou qu'on ne leur « lave pas la figure avec du plomb » (la fusillade). Car ils ont tous la figure sale, n'est-ce pas !
Mais pour ajouter une nouvelle teinte à cette palette macabre pourtant déjà assez variée, Louis de Noailles va chercher à Cuba, au mois de mars 1803, quelque six cents dogues avec l'intention de ne les nourrir que d'indigènes. Le ministre de la Marine en est informé par une lettre de l'amiral Latouche-Tréville du 9 mars. Les bêtes et leurs nouveaux maîtres défilent en triomphe au Cap. Renouant avec la tradition des sévices imposés aux premiers chrétiens, Rochambeau a fait construire un cirque à l'entrée du palais national où il réside. Un poteau est destiné aux suppliciés. Des gradins munis de confortables banquettes sont dressés pour les spectateurs « blancs ». Pour inaugurer ce spectacle d'un nouveau genre, le général Boyer livre un de ses jeunes domestiques auquel il n'a à reprocher que sa couleur de peau. On lâche les chiens affamés. L'assistance applaudit. Cependant, moins cruels que certains bipèdes, les dogues se contentent de flairer leur victime. Boyer bondit et, tirant son sabre, il éventre le jeune homme. Malgré la vue et l'odeur du sang, les chiens ne bougent pas. Alors Boyer, frénétique, traîne l'un (p.151) des molosses par le collier jusqu'à sa victime et lui frotte la gueule sur ses entrailles, jusqu'à ce qu'il accepte de les dévorer. Les autres chiens se décident à la curée. Il ne restera que des os ensanglantés. Finalement, le public est horrifié. Mais le spectacle recommence tous les après-midi. On évite le quartier. Les voisins déménagent. Beaucoup de colons quittent l'île, craignant les représailles que de telles exactions peuvent entraîner.
Le général Jean-Pierre Ramel, commandant l'île de la Tortue, n'en revient pas de recevoir un ordre écrit daté du 5 avril 1803 et signé de la main de Rochambeau : « Je vous envoie, mon cher commandant, un détachement de cent cinquante hommes de la garde nationale du Cap. Il est suivi de vingt-huit chiens bouledogues. Ces renforts vous mettront à même de terminer entièrement vos opérations. Je ne dois pas vous laisser ignorer qu'il ne vous sera pas passé en compte ni ration, ni dépense pour la nourriture de ces chiens. Vous devez leur donner à manger des nègres. Je vous salue affectueusement, Donatien Rochambeau.1 »

Jurien de La Gravière, lui aussi, a vu les chiens lors de l'attaque du Petit-Goâve au printemps 1803. Il confirme formellement qu'on leur donnait de la nourriture humaine. Voici son témoignage : « On (p.152) embarqua aussi, je rougis de le dire - sur deux goélettes qui nous furent adjointes — deux divisions de chiens achetés à grands frais à La Havane. Ces chiens étaient, assurait-on, de la race employée jadis par les conquérants espagnols pour suivre les Indiens à la trace. Chaque division se composait de soixante-quinze chiens que l'on nourrissait avec de la chair de nègres et que l'on rendait plus voraces encore en les affamant. C'est avec ces horribles auxiliaires que nous partîmes de Port-au-Prince. » Cependant, pendant l'attaque, Jurien s'aperçoit que les mâtins deviennent incontrôlables. Moins racistes, apparemment, que leurs maîtres, « ces chiens, qui ne devaient dévorer que les nègres, se jetaient indistinctement sur tout homme à terre, que cet homme fût noir ou blanc ».

1 Lettre citée notamment par Victor Schoelcher, op. cit.

Le journal de l'amiral Latouche-Tréville nous apprend par ailleurs que, le 26 juin 1803, deux cents autres chiens furent transportés en renfort au Cap, par un brick espagnol en provenance de La Havane, ce qui porte leur nombre à huit centsl. On reste un peu abasourdi par l'importance de cette meute dont il est confirmé qu'elle ne se nourrit que de chair humaine. Car, sachant qu'un dogue consomme au minimum un kilo de viande par jour, s'ils ont été
(p.153) utilisés jusqu'à la capitulation de novembre, ils ont pu dévorer plus de trois mille personnes.

1 Yves Benot, La Démence coloniale sous Napoléon, Paris, 1992, parle, lui, de quinze cents chiens, ce qui ferait près de six mille indigènes jetés en pâture à ces bêtes !

En ajoutant à ce chiffre le nombre de rebelles fusillés, le nombre de civils gazés et noyés, on aboutit très certainement à plusieurs dizaines de milliers de morts. Certains avancent, pour ce génocide, le chiffre de cent mille victimes, soit près de vingt pour cent de la population d'origine africaine peuplant alors Haïti.

(p.154) Même si l'on a peu d'estime pour Napoléon, de toutes les lettres qu'il a écrites, on souhaiterait que celle qu'il adresse à Donatien de Rochambeau le 4 février 1803 ne soit qu'une hallucination. Mais elle existe cependant et elle est si accablante qu'elle ne laisse aucun doute sur la culpabilité de Bonaparte pour chaque goutte de sang versée. « Le ministre de la Marine, écrit le commanditaire de ces monstruosités, m'a communiqué vos dépêches du 23 frimaire [14 novembre 1802]. J'ai vu avec plaisir la reprise du Fort-Dauphin ; je veux directement vous assurer de l'entière confiance que le Gouvernement a en vous, et de son approbation des mesures de rigueur que les circonstances vous obligent ou vous obligeraient de déployer. » L'approbation du génocide est totale, indéniable, obscène.

(p.156) Un général lorrain, Humbert, proteste avec dégoût. Il refuse de participer aux exactions commises lors de l'attaque du Cap. En représailles, Boyer, l'homme qui éventrera son domestique pour appâter les chiens, l'accuse alors d'avoir des « relations avec les chefs de brigands ». Leclerc, de son côté, écrit au Premier consul qu'Humbert est un « faiseur d'affaires sales ». Il était pourtant mal placé pour porter ce genre d'accusations.
Le 17 octobre 1802, Humbert est embarqué à bord d'un navire de commerce. Il parvient au Havre au début du mois de décembre. Son arrivée ne passe pas inaperçue, comme en atteste la note d'un espion au préfet de police du 15 décembre : « Le bruit s'est répandu aujourd'hui dans Paris, écrit l'argousin, qu'un navire arrivé au Havre a amené le général Humbert, qu'il apporte au gouvernement des détails sur les nouveaux désastres de la colonie. On dit que les noirs ont recouru aux armes, que six mille blancs se sont joints à eux, que les généraux qui étaient avec Toussaint et qui avaient fait leur paix ont imité leur exemple. Enfin on regarde la situation de la colonie comme désespérée. Les bons citoyens sont désolés et les malveillants ne dissimulent pas leur (p.157) joie. » Nul doute qu'Humbert a cherché à informer Bonaparte de ce qu'il croyait être une désobéissance de Leclerc aux ordres de Paris. Comme tant d'autres, le pauvre général se faisait encore des illusions. Il est cassé le 13 janvier par arrêté du tyran avec ordre de quitter immédiatement la capitale et « de se rendre dans sa commune ». Mais il n'obéit pas tout de suite.



(p.157) Par Humbert, au moins, Napoléon, s'il avait été ignorant de la situation, aurait pu être informé. Mais la manière dont il le destitue et l'acharnement avec lequel il le persécutera pendant près de dix ans montrent (p.158) assez qu'il était non seulement au courant mais coupable au premier chef.
Il n'y a donc pas à s'étonner qu'il écrive à Rochambeau pour l'encourager dans la mise en œuvre de la solution finale. « Rien n'intéresse davantage la nation que l'île de Saint-Domingue, affirme-t-il. Soyez-en le restaurateur et inscrivez votre nom parmi le petit nombre de ceux que le peuple français n'oubliera jamais et que la postérité révérera, parce que ceux qui les ont portés n'auront été animés que par le sentiment de la vraie gloire. Il est probable que, quand vous aurez reçu cette lettre, la Légion d'honneur sera organisée. Vous y serez placé au rang des grands officiers. »
Pour Napoléon, la « vraie gloire » dépasse l'apparente infamie qui ne vaut que pour le commun des mortels. Le grand homme est au-dessus de la morale. Un crime peut trouver son sens pour la postérité. On peut comprendre que Hitler, le 28 juin 1940, s'incline, tête nue. Napoléon est bien son maître et son dieu. Certes, Hitler fera beaucoup « mieux », en valeur absolue, mais les principes et les méthodes demeurent les mêmes.
En recevant la lettre d'approbation de Napoléon, à la fin du mois de février 1803, Rochambeau a carte blanche. Il peut faire ce qu'il voudra. On le couvrira toujours, à la seule condition qu'il exécute les ordres. Malheureusement pour lui, il capitulera (p.159) devant les « nègres ». Napoléon ne le lui pardonnera pas.

Comme en Guadeloupe, Rochambeau organise des corps francs pour faire la chasse aux « nègres ». Ils se distinguent par leur coiffure : un chapeau colonial à la Henri IV relevé sur le côté, comme en porteront les troupes françaises en Indochine et en Algérie.



(p.160) Pour ces héritiers des « nègres mauvais sujets », il est en effet nécessaire, aujourd'hui encore, de se procurer une autorisation spéciale visée par le préfet. Une fois ce précieux sésame délivré, le passager haïtien, parti de l'aéroport Toussaint-Louverture de Port-au-Prince, n'est pas au bout de ses émotions. Quand il mettra le pied dans ce département français d'outre-mer où l'esclavage a été rétabli par Victor Hugues le 25 avril 1803, il s'apercevra que l'aéroport international de Cayenne porte le nom de Rochambeau.

(p.161) Si à la Guadeloupe, comme en Haïti, les ordres de Napoléon ont été d'exterminer les masses, ils étaient aussi de déporter tous les « nègres » et hommes « de couleur » qui ont porté l'épaulette, qu'ils aient joué ou non un rôle dans la résistance à l'esclavage.

(p.162) (…) Napoléon a fait déporter des milliers de Quadeloupéens et d'Haïtiens. Il y en aurait eu bien davantage sans la reprise des hostilités avec les Britanniques en mai 1803. Ces déportations, uniquement fondées sur la couleur de peau des victimes, constituent — au sens de la définition donnée par le tribunal de Nuremberg - un autre volet du crime de Napoléon. Alors, erreur grossière ou oubli volontaire ? On ne sait trop. Il est quand même (p.163) difficile de penser que des spécialistes de la période ont pu oublier un personnage comme Toussaint Louverture, dont on ne peut nier qu'il a été déporté et qu'il n'avait rien à voir avec la machine infernale.
En ce qui concerne Saint-Domingue, les ordres écrits remis à Leclerc sont là, signés de Napoléon le 31 octobre 1801 : « Tous les noirs qui se sont bien comportés, mais que leur grade ne permet plus de laisser dans l'île, seront envoyés à Brest. Tous les noirs ou hommes de couleur qui se sont mal comportés, de quelque grade qu'ils soient, seront envoyés dans la Méditerranée et déposés dans un port de l'île de Corse. » Lacrosse puis Richepance ont reçu des instructions analogues pour la Guadeloupe.



(p.164) Quelques mois plus tard, Richepance, conformément aux instructions qu'il a reçues, renvoie Pelage et trente-cinq autres hommes « de couleur ». En même temps, il constitue un camp de concentration improvisé sur l'îlot de Terre-de-Haut aux Saintes. Plus de trois mille soldats de la République y sont abandonnés, presque sans nourriture. On tente ensuite de les vendre à Carthagène puis à New York, non seulement pour assurer une caisse noire à (p.165) l'armée, mais aussi pour le profit personnel de certains officiers. Napoléon ne peut pas ignorer ces procédés. D'autant que, les destinataires n'en ayant pas voulu, cela donne lieu à des incidents. La frégate La Cocarde est victime d'une avarie. Les Britanniques, constatant que la cale est pleine de Quadeloupéens, visiblement destinés à être vendus, la remorquent jusqu'au Cap où elle arrive courant août. Leclerc est très ennuyé en voyant arriver ce bateau chargé de patriotes qui ont lutté pour la liberté et dont la présence est extrêmement dangereuse à Saint-Domingue. Une cinquantaine de Quadeloupéens réussissent à plonger dans la mer et à nager jusqu'aux côtes haïtiennes, malgré la grêle de plomb qui, comme on s'en doute, s'abat sur eux. Ces compagnons de Delgrès vont le venger. En prévenant les Haïtiens que l'esclavage vient d'être rétabli à la Guadeloupe et les résistants massacrés, ils donnent le signal de l'insurrection générale. C'est en partie à cause de cette évasion, spectaculaire trait d'union entre la résistance de la Guadeloupe et la révolution haïtienne, que Napoléon a perdu Saint-Domingue.



(p.166) Les Antillais qui arrivent en France sont souvent moitié moins nombreux qu'à l'embarquement. La consigne est en effet de les transporter enchaînés à fond de cale, dans l'obscurité, les pieds dans l'eau, (p.167) avec les rats. Les esclaves africains, eux, ont au moins droit à l'entrepont. Mais ceux-là étant des révoltés, il est normal qu'ils paient le prix fort. D'où une mortalité impressionnante.
Plus de deux mille déportés — militaires ou civils — vont arriver vivants jusqu'à un port français. Certains y resteront, pour servir de plongeurs affectés au renflouement des épaves. Les autres seront embarqués sur des navires, incorporés dans des bataillons disciplinaires ou internés. Bonaparte n'en veut pas sur le territoire national, pour ne prendre aucun risque de « mélange des sangs ». Aucun de ces déportés ne sera jamais jugé. Quelques Haïtiens évadés reverront leur île natale. Les autres, quelle que soit leur affectation, mourront généralement dans les cinq ans.


(p.169) À la fin de 1802, on transforme la caserne de Pontanezen, dans les faubourgs de Brest, en camp de triage. Bien sûr, rien n'est prévu pour chauffer les locaux. On prend du temps pour faire le tri. C'est difficile, car « ils se ressemblent tous ». Les plus mauvais sujets sont destinés aux camps. Six cent dix-neuf Guadeloupéens sont mis de côté pour l'armée. Mais, dix jours plus tard, ils ne sont déjà plus que cinq cent neuf. « Ce climat froid et humide est délétère à ces habitants des pays chauds », glousse Decrès, le ministre des Colonies. C'est vrai qu'on a oublié de leur donner des vêtements et qu'il fait plutôt frisquet, à Brest, en ce mois de janvier 1802. On ne saurait penser à tout ! Les Guadeloupéens échappent finalement au camp de triage pour être installés dans les casernes de la Recouvrance où ils sont enfin habillés. Napoléon suit de près les déportés. « Mon intention, écrit-il au ministre de la Marine le 18 avril, est que les noirs qui sont à Brest, hormis le petit nombre d'ouvriers qui, par leur habileté, sont nécessaires aux constructions, sans excéder le nombre de cent hommes, soient mis à la disposition du ministre de la Guerre. [...] Car je porte un grand (p.170) intérêt à ce que Brest et les environs soient urgés de ces individus. »


(p.171) Le Premier consul change finalement ses ordres et, après avoir fait transiter les « brigands » par Bastia, il les expédie à l'île d'Elbe, qu'il vient d'annexer. Un camp de concentration pour « nègres » est spécialement créé à Porto-Ferrajo.
Parmi les déportés de l'île d'Elbe, l'ex-député à la Convention Jean-Louis Annecy, âgé de quarante-neuf ans, qualifié de « moteur de l'insurrection par ses discours ». Il est entouré d'officiers supérieurs. Beaucoup de ces déportés sont déjà âgés et souffrent de blessures ou d'infirmités : Annecy est asthmatique et la plupart de ses compagnons sont criblés de plombs ou estropiés. Mais tous sont mis aux travaux forcés et employés aux fortifications. Bien entendu, la majorité meurent à la tâche en moins de cinq ans.
Napoléon installe un second camp de concentration pour « nègres » dans son île natale. La Corse, nation indépendante et démocratique, s'est affranchie de Gênes grâce à Pascal Paoli. Mais Choiseul l'a rattachée par la force en 1769, l'année où le futur despote est censé naître (en fait, il aurait falsifié son état civil pour entrer à l'École militaire). Bonaparte, après avoir vainement offert ses services à Paoli contre les Français, a changé de camp. « Questa birba Napoleone!» s'écrie Paoli avec dégoût. «Cette crapule de Napoléon ! » Né « dans la fange du despotisme » ! C'est ainsi que le héros corse considère le (p.172) fils de Carlo Buonaparte. Une allusion aux relations de cette famille, et notamment de Letizia, la mamma, avec le gouverneur français Marbeuf. La « crapule » déteste son pays natal et l'a renié depuis longtemps. « Questo paese non e per noi ! » (« Ce pays n'est pas pour nous ! ») explique-t-il aux siens en 1793 lorsqu'il décampe, chassé par les indépendantistes qui mettent à sac sa maison. Les cahiers du général Bertrand montrent qu'en 1821, à la veille de mourir, il n'a pas changé d'avis. « La Corse est un inconvénient pour la France, s'écrie le renégat. C'est une loupe qu'elle a sur le nez ! [...] Choiseul disait que si, d'un coup de trident, on pouvait la mettre sous la mer, il faudrait le faire. Il avait raison. » Comme il ne veut pas de « nègres » en France pour éviter la contamination « raciale », Napoléon jubile à l'idée d'en expédier en Corse, où la contamination — il est bien placé pour le savoir — ne date pas d'hier. En 1802, la Corse, française depuis trente-trois ans seulement, n'est guère plus soumise que Saint-Domingue. Napoléon aura donc la perversité, pour se débarrasser des « nègres » qu'il s'est fait renvoyer parce qu'il était dangereux de les tuer sur place, de s'en « défaire » en les attelant à la construction d'une route entre Ajaccio et Corte destinée au transport de troupes affectées à la « pacification » de l'île.



(p.174) Une partie des déportés sont détenus dans le camp de concentration proprement dit. Ils sont aux Capucins d'Ajaccio et couchent nus sur le sol « d'une église extrêmement malsaine ». Tous sont astreints aux travaux forcés pour construire la route ou pour aller couper des mâts de navire dans les forêts d'Aïtone ou de Vizzavona et les transporter, malgré la difficulté du relief, jusqu'à Ajaccio. Avec le froid, les travaux publics en altitude sont meurtriers. Quatre-vingts déportés tombent la première année. Mais douze courageux résistants guadeloupéens et haïtiens, dont une femme, réussissent en juillet de l'année suivante à s'évader et à gagner la Sardaigne à bord d'une mauvaise barque. Les effectifs s'amenuiseront tout au long de l'Empire. Après 1814, on perd leur trace. Ceux qui n'ont pas réussi à s'évader sont morts.

(p.183) Peu après le rétablissement de l'esclavage, Napoléon prend, le 29 mai 1802, trois arrêtés secrets et distincts. L'un visant les militaires « de couleur », l'autre les militaires « noirs », le troisième organisant les compagnies « noires » auxiliaires.
Il faut savoir qu'une averse d'arrêtés individuels a déjà réformé — ou va réformer — tous les militaires « noirs » ou « de couleur » se trouvant sur le territoire métropolitain. Il n'y en aura plus en service sauf les simples soldats répartis dans trois compagnies auxiliaires de cent hommes. Chacune de ces compagnies est stationnée sur une île pour éviter toute « contamination » : Hyères, Aix et Oléron. Bien entendu, l'arrêté précise qu'elles seront commandées par trois (p.184) « officiers blancs ». Si Napoléon ne veut pas de « nègres à épaulettes » en Haïti ni à la Guadeloupe, ce n'est pas pour en avoir chez lui. Toussaint a déjà été secrètement exclu de l'armée française en mars 1801. Le général Dumas ne va pas tarder à avoir son tour. C'est l'occasion de régler de vieux comptes.
Par un autre arrêté, toujours du 29 mai 1802 (9 prairial an X), tout militaire « de couleur » — même réformé — se voit obligé, sauf dérogation exceptionnelle accordée par le Premier consul, de résider en dehors des communes de la première région militaire, qui comprend la Seine, la Seine-et-Marne, l'Aisne, la Seine-et-Oise, l'Oise, le Loiret et l'Eure-et-Loir.
Les mesures sont plus dures pour ceux qui ont la peau plus foncée (les « nègres »). Ceux-là, spécifiquement visés par un troisième arrêté pris le même jour, « seront tenus de prendre leur domicile dans le département des Basses-Pyrénées ou des Alpes-Maritimes ». C'est ainsi que, par la fantaisie du despote, aucun militaire « de couleur » n'est admis à résider à moins d'une centaine de kilomètres de Paris. Bayonne — où la famille de Toussaint va être assignée à résidence - et Nice deviennent des villes pour officiers nègres. Ces mesures ouvertement racistes sont sans doute destinées à éviter toute possibilité de « complot » intérieur. D'aucuns diraient aujourd'hui que c'est pour prévenir le « racisme antiblancs ».



(p.185) Le 2 juillet (13 messidor an X), un nouvel arrêté, publié celui-là, va plus loin. Il ne sera rapporté que le 5 août 1818.
Reprenant en quelque sorte une déclaration royale du 9 août 1777, il interdit aux « noirs, mulâtres et autres gens de couleur d'entrer sans autorisation sur le territoire continental de la République ». Tous les contrevenants seront arrêtés et détenus jusqu'à leur déportation. Mais la différence entre cet arrêté et la déclaration de 1777, c'est que cette dernière, pour être appliquée, devait être enregistrée par chaque parlement, ce que plusieurs refusèrent de faire. L'arrêté du Premier consul, au contraire, n'étant exposé à aucun contre-pouvoir, est immédiatement applicable. Pour les « noirs » et les « gens de couleur », la monarchie valait peut-être mieux que la dictature. Plusieurs intéressés - dont la compagne de Delgrès sur l'échafaud - ne se priveront pas de le dire.
Grâce à Napoléon, on réactive dans les ports les « dépôts de nègres » de l'Ancien Régime, ce qui équivaut à un camp de concentration de plus dans chaque port. Les textes prévoient en effet que « tout individu noir ou de couleur [...] sera, par les ordres du préfet maritime ou du commissaire de la Marine, placé dans un dépôt d'où il ne sortira que pour être renvoyé par le bâtiment qui l'aura amené ou par toute autre voie plus prompte s'il est possible ». Dans la pratique, on réexpédiera les indésirables par le premier bateau partant pour n'importe quelle (p.186) colonie française où l'esclavage est en vigueur (c'est-à-dire autre qu'Haïti). À leur arrivée sous les tropiques, les contrevenants seront vendus au profit de l'État.
La mesure sera sévèrement appliquée et la chasse au « nègre » ouverte sur le territoire français. En 1804, les préfets sont invités « sans éclat » à dresser « l'état de tous les noirs ou hommes de couleur sans aveu [...] que l'oisiveté, le vagabondage ou le défaut de moyens d'existence rendent dangereux pour la tranquillité publique ». Le ministre de la Guerre indique « l'intention du gouvernement d'affermir la sûreté intérieure par toutes les voies possibles et d'utiliser dans un service public cette classe d'individus ». En 1807, on invitera les préfets à « faire rechercher tous les individus de cette espèce qui s'introduiraient dans l'intérieur, après avoir trompé la surveillance des autorités à leur débarquement ou après s'être échappés des dépôts ». En 1807 encore, Napoléon, pris d'une nouvelle crise de paranoïa négrophobe, songe à faire carrément expulser tous les « noirs » de France. Il demande à ses préfets de lui faire une liste. L'idée est d'éliminer les « nègres sans fortune dont la présence ne peut que multiplier les individus de sang-mêlé ».
Il va sans dire que les élèves « noirs » ou « de couleur » des écoles sont exclus de leurs établissements.

21:35 Écrit par Justitia & Veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.