02/01/2014

1.9 (suite)

(p.187) Dans le même esprit, intervient en octobre de la même année la fermeture définitive de l'Institution nationale des colonies où se trouvaient les enfants — de toutes couleurs — des familles aisées d'outre-mer (et en particulier, depuis 1797, les jeunes Louver-ture). Cet établissement avait succédé à l'école de Liancourt, installée dans l'Oise par le duc de La Rochefoucauld.La mesure est grave car Napoléon a également fait fermer toutes les écoles des colonies rebelles. Doré­navant, les colons enverront leurs enfants s'instruire en France. Les autres resteront ignorants. Même s'ils sont libres, ils ne peuvent plus entrer en métropole.Les conséquences de cette mesure sont encore per­ceptibles non seulement en Haïti, qui compte soixante pour cent d'analphabètes, mais, hélas, dans certains départements d'outre-mer. (p.188) Mais ce n'est pas tout. Dans sa fureur d'apprendre la perte de Saint-Domingue, Napoléon décide d'interdire, sur le territoire métropolitain, les mariages entre personnes à la couleur de peau dif­férente. On lui fait remarquer que c'est contraire au Code civil. Peu lui importe. C'est lui le maître. La loi, c'est lui. Le gouvernement, c'est lui. La France, c'est lui. Plus de « nègres » ! Finis les « nègres » ! À mort les « nègres » ! Le ministre de la Justice, Ambroise Régnier, déjà complice de la loi sur le rétablissement de l'esclavage, a l'idée de faire passer la mesure sous forme de circulaire adressée aux pré­fets de tous les départements. Fier de l'idée, il signe son chef-d'œuvre le 8 janvier 1803 (18 nivôse an XI) : « Je vous invite, citoyen préfet, à faire connaître dans le plus court délai aux maires et adjoints, faisant les fonctions d'officiers de l'état civil, dans toutes les communes de votre départe­ment, que l'intention du gouvernement est qu'il ne soit reçu aucun acte de mariage entre des blancs et des négresses ni entre des nègres et des blanches. Je vous charge de veiller à ce que ses intentions soient exactement remplies et de me rendre compte de ce que vous aurez fait pour vous en assurer. »C'est ainsi que, dans chaque département, au début de 1803, chaque préfet a adressé à son tour une circulaire à chaque maire, pour que de telles unions soient proscrites. On se doute que de sem­blables mesures laissent des traces dans les mentalités, (p.189) au fond des provinces, au fond des campagnes, long­temps après qu'elles ont été abrogées. En l'occur­rence, rien ne laisse penser que cette initiative de Napoléon a été rapportée avant le règne de Charles X. (p.193) Ainsi, en 1802-1803, sur les ordres de Napoléon, deux cent cinquante mille Français, principalement antillais, guyanais, et réunionnais, ont été mis en esclavage. Parmi eux, cent mille Guadeloupéens et Guyanais qui étaient effectivement reconnus comme citoyens, cent cinquante mille Martiniquais, Réu­nionais et Mauriciens qui ne l'étaient que sur le papier, grâce à un texte admirable que Napoléon n'a jamais, même dans ses rêves, envisagé de leur appli­quer.Bonaparte, engageant sciemment un véritable génocide, a fait tuer en Guadeloupe et en Haïti au moins cent mille personnes d'origine africaine : non seulement ceux qui ont résisté, les armes à la main, au rétablissement de l'ordre esclavagiste, mais plu­sieurs dizaines de milliers de civils, sans distinction d'âge ni de sexe, torturés, violés, gazés, noyés, fusillés, roués, crucifiés, égorgés, étranglés, pendus, affamés, (p.194) empoisonnés, brûlés ou dévorés vifs, simplement à cause de leur couleur de peau.Plusieurs milliers d'Antillais, appartenant pour la plupart à l'élite de la Guadeloupe et d'Haïti, ont trouvé la mort en déportation dans des conditions abominables, simplement pour avoir dit non à l'inac­ceptable. A cause de Bonaparte, soixante-dix mille Français européens ou d'origine européenne — soixante mille soldats et marins et près de dix mille civils — sont morts, eux aussi, à l'occasion des opérations de réta­blissement de l'esclavage. (p.195) À cause de lui, au moins deux cent mille Africains seront déportés dans les colonies françaises et un million d'autres perdront la vie à l'occasion de ces opérations de déportation, si l'on retient le chiffre de cinq Africains morts pour un esclave débarqué aux Antilles. Un million cent soixante-dix mille victimes, dont cent soixante-dix mille Français ! Quatre cent cin­quante mille esclaves ! Et tout cela pour un peu de sucre !Même d'un point de vue colonialiste, c'est un échec : la France a perdu sa colonie de Saint-Domingue et même la Louisiane, que Napoléon vendit, de rage, pour une bouchée de pain, aux Amé­ricains en 1803, abandonnant tous les Français qui s'y trouvaient et qui ne le lui pardonnèrent pas.Il est vrai que la France esclavagiste rentrera dans ses frais en extorquant à l'Etat haïtien une indemnité de quatre-vingt-dix millions de francs or, qui correspond à peu près à la valeur des esclaves perdus. (p.199) Plus tard, une fois la traite et l'esclavage définiti­vement supprimés, les fanatiques, à court d'argu­ments pour défendre l'homme qui a rétabli et aggravé le Code noir, souligneront que Napoléon a quand même aboli la traite le 25 mars 1815, oubliant de préciser que cette mesure avait déjà été imposée par le traité de paix du 30 mai 1814 et que celui du 20 novembre 1815 ferait de même, sans trop se soucier, d'ailleurs, de l'initiative hypocrite de Bona­parte, qui n'a jamais trompé personne. Outre que l'abolition de la traite de 1815 n'est pas assortie de l'abolition de l'esclavage ni de la réglementation « raciale » napoléonienne et que cette décision tar­dive n'efface en rien le crime de 1802, il faut savoir que cet argument ne démontre nullement que l'Empereur, sur le tard, aurait eu le moindre remords ni le moindre regret. L'homme des Cent-Jours n'a fait que prendre une mesure sans incidence concrète puisque, n'ayant plus de colonies ni de marine, ce geste n'était, à l'évidence, destiné qu'à flatter les Anglais qui, eux, avaient aboli la traite dès 1807. Par ailleurs, le sucre commençant à être exploité à partir de la betterave grâce à la raffinerie installée à Passy par Delessert, Napoléon avait prohibé l'impor­tation du produit de la canne dès le 1er janvier 1813.Tout en invoquant, donc, Joséphine, les colons, l'opinion française, Toussaint, la malchance, la fièvre jaune, les subalternes, jamais une fois Napoléon ne (p.200) s'est remis en cause. Il s'est contenté de dire qu'il a simplement maintenu l'esclavage où il existait déjà et qu'il n'a jamais donné l'ordre positif de le rétablir à Saint-Domingue. Le crime appelle toujours le mensonge. Et naturellement, il n'a jamais pu s'expli­quer sur la Guadeloupe ni sur la Guyane, dont il se moquait bien, du reste. (p.200) En tant que premier dictateur raciste de l'histoire, Napoléon a sa part de responsabilité, non seulement pour tous les crimes coloniaux ultérieurement commis par la France, mais aussi pour tous ceux du nazisme qui s'est, à l'évidence, inspiré de l'Empereur comme d'un modèle.Le crime de Napoléon a causé à la France des blessures d'autant plus profondes qu'il a été occulté. Elle subit tous les jours encore les effets du racisme d'État mis en place à cette époque. Des exactions aussi effroyables que celles accomplies sur ordre par les soldats de Bonaparte, des textes aussi monstrueux que ceux qu'il a signés ou ordonnés, des théories aussi abominables que celles qu'il a encouragées au sein même de son université impériale, véritable machine à contrôler la pensée, laissent des séquelles durables. Et si l'esclavage a été aboli en 1848, le racisme est toujours là, aussi hideux, aussi stupide. En ce sens, tant qu'il n'est pas dénoncé, le crime de Napoléon continue à se commettre. (p.201) Il ne s'agit pas d'instruire un procès contre un homme qui n'est plus là pour se défendre, mais d'imposer à ceux qui s'obstinent à le glorifier aveu­glément, et qui considéreront sans doute tout ce qui vient d'être évoqué comme un simple « point de détail », le minimum de respect dû aux descendants des victimes antillaises et africaines de Bonaparte. Les offenser, c'est offenser aussi les martyrs de tous les crimes contre l'humanité, une et indivisible. Les Haïtiens, en souvenir de leur propre génocide, ont tenu à figurer, durant la Seconde Guerre mondiale, parmi les rares peuples à accorder l'asile et la natio­nalité à tous les juifs persécutés qui en faisaient la demande.En méditant cet exemple, les héritiers de tous ceux qui ont subi la déportation, l'humiliation, la déshumanisation, l'extermination — quelle que soit leur couleur de peau, quelle que soit l'époque du crime, quelle qu'en soit l'ampleur - ne doivent jamais oublier qu'ils sont liés, non seulement par la frater­nité naturelle de l'humanité, mais aussi par une fra­ternité de souffrance que l'histoire leur a imposée. (p.201) Au nom de ces héritiers de tous les martyres, res­tituer aux descendants des victimes de Napoléon la vérité qui leur revient, et qu'on leur refuse depuis deux siècles, c'est une manière de contribuer à en finir un jour avec le fléau du racisme dont Napoléon fut incontestablement, avec Hitler, l'un des plus ardents et des plus coupables propagateurs.

21:35 Écrit par Justitia & Veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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