02/01/2014

1.9 Claude Ribbe, Le crime de Napoléon (extraits)

1.9 Ribbe Claude, Le crime de Napoléon, éd. Privé 2005

 

(p.200) En tant que premier dictateur raciste de l'histoire, Napoléon a sa part de responsabilité, non seulement pour tous les crimes coloniaux ultérieurement commis par la France, mais aussi pour tous ceux du nazisme qui s'est, à l'évidence, inspiré de l'Empereur comme d'un modèle.

(p.201) Au nom de ces héritiers de tous les martyres, res­tituer aux descendants des victimes de Napoléon la vérité qui leur revient, et qu'on leur refuse depuis deux siècles, c'est une manière de contribuer à en finir un jour avec le fléau du racisme dont Napoléon fut incontestablement, avec Hitler, l'un des plus ardents et des plus coupables propagateurs.

 

(p.12) Napoléon, hélas, est bel et bien un criminel. Et de la pire espèce encore, car le crime n'est pas mince. Il est contre l'humanité et c'est un triple crime. Qu'on ne se méprenne pas, il ne s'agit pas d'un réquisitoire contre les méfaits d'un homme déjà controversé sur bien assez de points : le nombre de morts laissés sur les champs de bataille, les crimes de guerre systématiquement commis lors des cam­pagnes, les assassinats, l'enrichissement personnel. Des auteurs, des artistes — et non des moindres, parfois : Tolstoï, Goya — ont déjà ouvert ce chemin.

Le crime dont je parle est très précisément celui commis à partir de 1802 contre les Africains et les populations d'origine africaine déportés, mis en escla­vage et massacrés dans les colonies françaises. Napo­léon y a en effet restauré l'esclavage et la traite que la Révolution avait déclarés hors la loi huit ans plus tôt. Et comme la résistance des Haïtiens, après la lutte héroïque des Guadeloupéens, l'a mis dans l'impossibilité d'appliquer son programme dans la principale de ces colonies, celle de Saint-Domingue, il y a perpétré des massacres dont le caractère génocidaire, comme on le verra, non seulement ne peut être mis en doute, mais préfigure de manière évidente - notamment par les méthodes employées - la poli­tique d'extermination engagée contre les juifs et les tsiganes durant la Seconde Guerre mondiale. On sait (p.13) qu'en 1945 les statuts du tribunal militaire interna­tional de Nuremberg ont clairement qualifié de crime contre l'humanité la réduction en esclavage ou la déportation des populations civiles et que le concept de génocide, forme limite du crime, a été utilisé pour désigner l'extermination programmée d'un groupe humain. Mais le caractère imprescriptible de l'escla­vage et de la traite était déjà perçu depuis longtemps. Dès 1778, un magistrat breton, Théophile Laennec, le père du célèbre médecin, n'hésitait pas, dans un réquisitoire courageux, à dénoncer ce trafic honteux « contre lequel l'humanité réclamera dans tous les temps ses droits imprescriptibles ».

 Dans le cas de Napoléon, en reprenant la définition de Nuremberg, il s'agit donc bien d'un triple crime puisque le génocide vient s'ajouter à la mise en escla­vage et à la déportation. Le crime est si impar­donnable qu'il a provoqué plus de deux siècles de mensonge. Car les faits sont bien connus des histo­riens, mais volontairement passés sous silence : peur de dire la vérité ou pire, approbation. Ni la mise en esclavage et la déportation de citoyens français, ni la mise en esclavage et la déportation d'Africains, ni le génocide engagé contre la population haïtienne ne sont en effet explicitement évoqués dans les livres, dans les manuels d'histoire, dans les œuvres audio­visuelles, dans les expositions ni dans les spectacles consacrés à Napoléon. Et si, d'aventure, le rétablis­sement de l'esclavage est mentionné, il n'est jamais (p.14) dit que les personnes visées étaient des citoyens fran­çais. Quant au génocide commis par Napoléon en Haïti, c'est un tabou absolu.

 

 (p.15) L'idolâtrie bonapartiste atteint naturellement son apogée avec la dictature de Napoléon III.Malgré l'avènement de la République, le pays ne s'est pas relevé de cette maladie. Aujourd'hui des fondations et associations continuent à œuvrer, avec le soutien de l'Université, des fonds publics et de la télévision d'État, pour perpétuer le glorieux souvenir de l'homme qui a rétabli l'esclavage en France. Les sociétés privées ne sont pas en reste. C'est ainsi que le legs de Martial Lapeyre, le roi du bois « exotique », permet de lancer en 1987 la fondation Napoléon qui s'installe dans le somptueux hôtel particulier du mécène. La fondation Napoléon est très active pour perpétuer la mémoire de son héros. Mais les livres et les spectacles auxquels elle attribue des prix ne parlent jamais de crime. Et le mot esclavage y est généralement banni. (p.16) Le bois était l'une des principales richesses d'Haïti. Aujourd'hui, il n'y reste plus un arbre.Comme tout Français, j'ai été élevé dans le culte de l'empereur et, dans ce cursus, le déficit des exac­tions impossibles à dissimuler était mis en balance avec le profit des institutions dont il aurait doté la France. On prétendait que, après la période troublée de la Révolution, il aurait permis au pays de se consolider. Et ne cite-t-on pas encore, dans tous les manuels d'histoire, comme l'une des périodes les plus heureuses, l'année 1802, celle de la « paix ». Qui ne se souvient de cette image d'Épinal, illustrant les livres de classe et représentant le Premier consul qui remet l'épée au fourreau, avec, pour toile de fond, le bon peuple laissant éclater sa joie de voir cesser enfin les troubles ? Ainsi chacun est-il persuadé que 1802 fut pacifique, alors que, cette année-là, il y eut une guerre atroce, une folie génocidaire sans précé­dent ; alors que, cette année-là, deux cent cinquante mille Français furent remis en esclavage par la force. Leurs descendants représentent aujourd'hui une part qu'on pourrait estimer à trois ou quatre pour cent de la population de la France, ce qui n'est pas négli­geable. Mais il est convenu de ne pas en parler. De ne parler ni des descendants, ni de leurs ancêtres. Leur histoire est, en effet, l'un des plus grands non-dits français. Comme celle du peuple d'Haïti qui souffre encore dans sa chair pour avoir osé résister (p.17) au rétablissement de l'esclavage, triompher et pro­clamer son indépendance. En 1802, Haïti, c'était une partie de la France qu'on appelait Saint-Domingue.  (p.23) L'esclavage et la traite sont des crimes contre l'humanité, donc imprescriptibles. Mais pourquoi s'en prendre à Napoléon, qui n'a peut-être fait que rétablir l'état des choses sans rien inventer ? C'est vrai, d'autres pourraient payer, sinon à sa place, du moins avec lui. Napoléon, on aurait presque pu l'oublier si, au fur et à mesure que le racisme est banalisé par l'évolution des techniques de commu­nication ou de propagande, on ne voyait étrange­ment renaître une ferveur bonapartiste qui coïncide exactement avec l'engouement pour l'extrême droite et l'envolée de ses scores électoraux.La fascination des fascistes pour le dictateur fran­çais n'est pas nouvelle. Il est temps d'avertir ceux qui, pour les grandes occasions, aiment à s'affubler du bonnet de grognard, qu'il va leur falloir à présent assumer leurs inavouables prédécesseurs. Car les deux plus grands admirateurs de Napoléon furent Adolf Hitler et Benito Mussolini, dont personne ne saurait ignorer qu'ils firent du racisme, plus qu'une doc­trine, un programme.(p.24) Benito Mussolini s'est distingué en inspirant IlCampo di Maggio, Le champ de mai, une pièce de théâtre à la gloire de Napoléon. Hitler l'a fait tra­duire en allemand sous le titre Les Cent Jours et représenter avec tout le faste qui convenait. C'est en février 1932, au cours de la première, une grand-messe nazie s'il en fut, qu'il aborde la sœur de Nietzsche en allant lui porter une gerbe de rosés rouges dans sa loge. La pièce est si convaincante, sans doute, qu'Hitler, en 1934, coproduira avec l'Italie une adaptation cinématographique, toujours sous le titre à'Hundert Tage (Les Cent Jours], réalisée par Franz Wenzler, cinéaste nazi travaillant en col­laboration avec Goebbels. Mussolini lui-même va participer à la mise en scène de la version italienne, dont son propre fils est le producteur. Il Campo di Maggio, d'après Mussolini, glorification du fascisme où Napoléon est explicitement comparé au Duce, a d'ailleurs été projeté à Ajaccio en grande pompe, le 24 juin 2004, lors du premier salon du livre napo­léonien, organisé dans le cadre du bicentenaire du Sacre !Quelques jours après avoir mis la France hors de combat pas la France héroïco-fasciste de Napoléon qu'il admirait, mais la France républicaine, parle­mentaire et « négrifiée » qu'il méprisait — Hitler quitte discrètement la Belgique et se pose au Bourget au petit matin d'un bel été. Le but de ce voyage ? Visiter Paris, dit-on. Certes, il passe à l'Opéra et se (p.25) promène sur l'esplanade du Trocadéro, accompagné de l'architecte Albert Speer, adepte de l'esclavage des juifs, et du sculpteur nazi Arno Brecker. La photo du sinistre moustachu en touriste est célèbre. En réalité, Hitler va réaliser un rêve : s'incliner devant la tombe de son maître, celui qui a remis les « nègres » à leur place, c'est-à-dire dans les fers, le héros qui a livré aux chiens ceux qui résistaient et qui a fermé les frontières à ceux qui étaient libres, l'homme glorieux qui a entrepris l'extermination des récalcitrants en les gazant. En un mot, le précurseur qui, pour la première fois sans doute dans l'histoire de l'humanité, s'est posé rationnellement la question de savoir comment éliminer en un minimum de temps, avec un minimum de frais et un minimum de personnel un maximum de personnes déclarées scientifiquement inférieures.

Sans le précédent de Napoléon, pas de lois de Nuremberg. Hitler le sait. Il sait ce qu'il fera plus tard des juifs, qui, selon lui, descendraient des « nègres » et se serviraient de ces derniers pour cor­rompre le « sang aryen » qu'il faut à tout prix pré­server du mélange. Car « jamais homme un peu instruit n'a avancé que les espèces non mélangées dégénérassent », disait déjà Voltaire, le plus virulent antisémite et négrophobe de la littérature euro­péenne. Hitler, qui l'a lu (ou en a perçu les échos à travers ses vulgarisateurs, les théoriciens du racisme français) fait de ce préjugé une vérité historique :

 (p.26) « L'histoire établit avec une effroyable évidence que, lorsque l'Aryen a mélangé son sang avec celui des peuples inférieurs, le résultat de ce métissage a été la ruine du peuple civilisateur.l »C'est pourquoi, ce 28 juin 1940, le Führer endosse sa tenue de parade et, tout de blanc vêtu — un sym­bole qui en dit long —, il va s'incliner, en surplomb, sur la tombe de l'empereur, l'incompris qui a eu le courage d'instaurer un racisme d'État. Il rend hom­mage à Napoléon, digne lecteur de Voltaire, et va s'appuyer sur son exemple pour appeler à la purifi­cation ce pays rendu décadent par les Rassenmischer, car « si l'évolution de la France se prolongeait encore trois cents ans dans son style actuel, les derniers restes du sang franc disparaîtraient dans l'État mulâtre africano-européen qui est en train de se constituer ». Pour ceux qui n'auraient pas compris ce message pourtant explicite, Hitler fait rapatrier de Schönbrunn, quelques mois plus tard, les cendres de l'Aiglon. La dépouille du fils du criminel franchit à son tour la grille des Invalides, portée par des nazis casqués. Image vraiment inoubliable du culte napo­léonien. Le Führer sera imité par des dizaines de milliers de soldats de la Wehrmacht qui viendront en pèlerinage saluer le premier dictateur raciste de tous les temps, au point qu'il faudra installer un faux (p.26) plancher de peur que les bottes nazies n'usent le marbre des Invalides, ce qu'attesté, photos à l'appui, Jean Éparvier, dans un ouvrage paru à la Libération (À Paris sous la botte des nazis).Le fait est que Hitler savait l'histoire de France mieux que beaucoup de Français. La preuve : ordre sera donné de faire disparaître la seule statue de « nègre » qu'on ait jamais vue parader sur une place publique parisienne, celle du général Dumas, héros de la Révolution né esclave en Haïti et premier des­cendant d'Africains à devenir général de l'armée fran­çaise. (…) (p.29) Oui, Dumas est entré au Panthéon sans qu'on daigne rendre à son père l'éclatant hommage qu'il méritait pourtant. Sauf au Sénat, mais bien à l'abri des caméras de la télévision d'État, puisque les Fran­çais, disait-on, n'étaient « pas prêts ». Au général Dumas, qui a risqué soixante fois sa vie pour la France, la République a refusé - malgré ma demande la Légion d'honneur à titre posthume. Il est vrai que la Légion d'honneur a été créée par Napoléon la veille du rétablissement de l'esclavage et que, en bonne logique, la Cinquième République, dont la Constitution, en son article 1er, affirme solen­nellement la pertinence de la notion absurde de « race humaine », ne saurait décorer un général nègre né esclave, fût-il mort depuis deux cents ans. D'ail­leurs, les gardiens du temple napoléonien ont eu soin d'effacer sa mémoire. À lire, par exemple, la plupart des ouvrages consacrés à l'expédition d'Egypte, on peut sérieusement se demander si le général Dumas en a vraiment fait partie et s'il était bien le comman­dant en chef de la cavalerie d'Orient. Si, par chance, on le cite, pas question d'évoquer ses origines.  (p.35) Même s'il a fallu attendre le 27 juillet 1793 pour la suppression des primes d'encouragement versées par la Nation à la traite négrière, le trafic en direction des Antilles françaises et de la Guyane est officiel­lement interrompu, pour le plus grand désespoir des « négociants » et armateurs des ports de France. Ce qui n'empêche pas, en 1799, le négrier Jean-François Landolphe, l'ancien commandant du Pérou, parti en 1785 de Rochefort pour le Bénin et qui arrive au Cap avec quatre-vingt-onze captifs vivants sur trois cent treize embarqués, de se reconvertir en explora­teur et d'expédier de force dans une « plantation nationale » de Guyane, en qualité de « libres », quelque trois cents esclaves africains capturés sur un navire négrier anglais. Ce sont sans doute ces exploits qui lui valent de donner son nom à une rue d'Auxonne (Yonne) où Napoléon, lorsqu'il y était en garnison, écrivait que ses futurs sujets étaient le « peuple le plus hideux qui ait jamais existé ». Lan­dolphe ! Juste un cas parmi tant d'autres de négrier honoré de nos jours par les Français « bien-pensants ». (p.36) Quand on sait que les historiens les plus optimistes admettent le chiffre de cinq Afri­cains tués pour un esclave débarqué, on imagine combien lourd est le bilan. En cent cinquante ans, rien que pour la France, près d'un million deux cent mille esclaves et six millions de morts ! (p.45) Tout démontre que l'esclavage est capital dans la pensée économique et géopolitique de Napoléon. Il fait donc nécessairement partie du programme qu'il s'est fixé et qu'il va appliquer peu à peu avec méthode, en géomètre, au fur et à mesure que les circonstances le lui permettront. Sa volonté de faire la paix avec l'Angleterre est principalement motivée (p.48) Tout commence donc dès le coup d'État. Peu de jours après, Bonaparte songe à faire arrêter Léger Sonthonax, un républicain considéré comme l'insti­gateur de la liberté des esclaves. Mais il doit se raviser face à l'indignation générale que cette mesure pour­rait déclencher. Bientôt, la presse aura la muselière : l'arrêté du 17 janvier 1800 supprimera soixante des soixante-treize journaux parisiens.  (p.51) En attendant le moment favorable pour frapper le grand coup dont il rêve, Napoléon s'entoure métho­diquement des réactionnaires les plus notoirement liés à l'Ancien Régime et de tous les nostalgiques du Code noir qu'il peut trouver. (p.52) Sous la protection discrète du Premier consul, le général Narcisse Baudry des Lozières est chargé d'organiser un véritable bureau de propagande au ministère des Colonies, en association avec l'« historiographe » Moreau de Saint-Méry. (p.53) C'est sans doute alors que Baudry des Lozières a tout le loisir d'entreprendre la rédaction d'un chef-d'œuvre de la pensée pré-nazie, Les Égarements du nigrophilisme, qui sera publié le moment venu et habilement dédié à Joséphine, pour ne pas trop compromettre le grand homme. Au même moment paraît une traduction française du Voyage de Mungo Park, le célèbre explo­rateur esclavagiste, pour répandre l'idée que les trois quarts des Africains sont, de toute façon, déjà esclaves dans leur pays et que, donc, le passage aux Amériques n'aggrave en rien leur sort. Au contraire. Un vieil argument déjà utilisé par Voltaire et que certains « historiographes » français du XXIe siècle, hélas, n'hésiteront pas à reprendre à leur tour dans le même sens.De son côté, le négrier Bélu dédie à Bonaparte Des colonies et de la traite des nègres, dans lequel il s'efforce de démontrer que, pour compenser les fati­gues du corps, le « repos de l'esprit » des esclaves rend souvent leur condition « égale en bonheur à celle du maître ». C'est en quelque sorte une préfi­guration de ce travail forcé « libérateur » qui deviendra le slogan inscrit au fronton des camps d'extermination. (p.55) Aucun doute, donc : Napoléon, au moment où il s'empare du pouvoir, est bien un esclavagiste convaincu. Mais il est également raciste. Raciste jus­qu'à l'aliénation. On connaît sa haine des juifs, que la Révolution vient tout juste d'émanciper. À leur propos, le modèle de Hitler n'hésite pas à déclarer que c'est « une nation à part, dont la secte ne se mêle à aucune autre », une « race qui semble avoir été seule exemptée de la rédemption ». Il trépigne : « Le mal que font les juifs ne vient pas des indi­vidus, mais de la constitution même de ce peuple. Ce sont des chenilles, des sauterelles qui ravagent la France !1 » II explique clairement sa politique judéophobe (p.56) à son frère Jérôme : « J'ai entrepris l'œuvre de corriger les juifs, mais je n'ai pas cherché à en attirer de nouveaux dans mes États. Loin de là, j'ai évité de faire rien de ce qui peut montrer de l'estime aux plus misérables des hommes. »Voulant « porter remède au mal auquel beaucoup d'entre eux se livrent », Napoléon multiplie en effet les mesures discriminatoires à l'encontre des juifs, n'hésitant pas à effacer les dettes dont ils sont créan­ciers ou à les écarter du commerce pour les ruiner et même à leur interdire tout ou partie du territoire. Antisémite notoire, comme Voltaire, Napoléon est naturellement aussi un violent négrophobe. Car l'un ne va jamais sans l'autre. 1 Propos tenus devant Mathieu-Louis Mole le 7 mai 1806 et cités notamment par Hubert de Noailles dans Le Comte Mole, sa vie, ses mémoires, Paris, 1922-1930. Sur l'antisémitisme de Napoléon, voir aussi Philippe Bourdrel, Histoire des juifs de France, Paris, 1974. (p.99) (…) ‘aujourd'hui, bien des Français préfèrent mettre en cause les subalternes du Consulat plutôt que leur chef’. Pour les politiques, c'est aussi un compromis commode: il est plus facile de débaptiser la rue Richepance, comme l'a fait le maire de Paris en 2001, que la rue Bonaparte. Napoléon a toujours pensé à sa légende. Jamais d'écrit pour ordonner l'ina­vouable. Toujours de l'implicite. Hitler n'oubliera pas la leçon. (p.102) Un arrêté consulaire rétablit le 16 juillet 1802 l’esclavage à la Guadeloupe. (p.104) Avec Napoléon, le racisme aidant, on va beaucoup plus loin que sous l'Ancien Régime. L'état civil des esclaves sera tenu à part, pour retirer toute mémoire aux anciens citoyens français devenus, par le caprice d'un petit aventurier raciste, de vulgaires bêtes de somme. On verra désormais des enfants vendus sans leur mère, ce que l'article 47 du Code noir interdisait pourtant de la manière la plus formelle. Ainsi à Basse-Terre, le 19 décembre 1806, la petite Rosé, « âgée d'environ six ans », fille de Praxelle, « mar­ronne depuis longtemps », sera-t-elle, en application du système infernal mis en place par le tyran, publi­quement proposée comme « épave » par le directeur des Domaines « au plus offrant et dernier enchéris­seur ». (p.110) Napoléon, après avoir personnellement rédigé le scénario politico-militaire de la campagne de Saint-Domingue, l'expose longuement dans des instruc­tions écrites. Mais les ordres les plus importants, Leclerc les reçoit verbalement : non seulement il devra rétablir l'esclavage coûte que coûte, mais il lui faudra aussi exterminer les citoyens « noirs », dont Napoléon pense — non sans justesse — qu'après huit ans de liberté ils ne pourront être remis en esclavage sans mobiliser des troupes considérables pour les sur­veiller, ce qui sera impossible à terme, notamment à cause de la fièvre jaune qui frappe sélectivement les nouveaux venus. Mieux vaut donc abattre ce (p.111) « cheptel » contaminé par le virus de la liberté et lui substituer de nouvelles têtes saines importées d'Afrique et prêtes à être dressées comme il convient. Le plan du rétablissement de l'esclavage en Haïti passe ainsi par le massacre d'une bonne partie de la population. Quelques centaines de milliers de morts bientôt remplacés par cinq cent mille Africains. Leclerc, convaincu par Napoléon qu'il va trouver là une « belle occasion de [s'] enrichir », accepte ces ordres déments le 24 octobre 1801. (p.122) (St-Domingue) C'est devant l'un de ces forts, à Vertières, qu'une des plus grandes batailles de l'his­toire va se livrer, le 18 novembre 1803. La particu­larité de cette bataille, c'est qu'officiellement, en France, elle n'a jamais existé. Aucun livre consacré à Napoléon ne la mentionne. Et pour cause : son existence est incompatible avec la thèse de la fièvre jaune qui, pour les propagandistes de Napoléon, expliquerait seule la débâcle de Saint-Domingue.(p.124) Non seulement la plus belle (sic) colonie du monde est perdue, après plus d'un siècle de domination fran­çaise, non seulement pour la première fois dans l'his­toire de l'humanité une lutte d'esclaves, commencée presque à mains nues en 1791, conduit à l'indépen­dance d'un peuple, mais une grande nation colonia­liste et esclavagiste essuie sa première défaite.(p.125) Cependant, la bataille de Vertières étant niée par l'historiographie française, aucune leçon n'en sera tirée pour l'avenir. Un siècle et demi après, l'aveu­glement raciste entraînera d'autres capitulations : à Diên Bien Phu, en Algérie. La défaite de Vertières n'est que la défaite d'une certaine France : celle qui s'est opposée, et continue encore parfois de le faire, aux principes de la Révolution. Ces principes, la nation haïtienne, en payant le prix du sang, les a rendus universels. Car, après Vertières, qui, hormis Napoléon et ses admirateurs, oserait soutenir que tous les hommes, fussent-ils noirs de peau, ne nais­sent et ne demeurent pas libres et égaux en droits ? L'armée napoléonienne, elle aussi, connaît sa pre­mière grande déroute. Et la plus humiliante de toutes. Napoléon est battu par des « nègres ». Des soixante mille hommes envoyés à Saint-Domingue par le tyran raciste, il en reviendra tout juste quel­ques centaines, après huit ans de captivité, et dans quel état ! (…)Les sectateurs racistes de Napoléon ne pardonne­ront jamais à l'État d'Haïti ce cinglant affront. Pen­dant deux cents ans, cette mémorable débâcle sera occultée. De nos jours encore, de prétendus « historiens » (p.126) évoquent la fièvre jaune et la malchance. En France, aucun livre ne dit la vérité, qui est pour­tant bien simple : Bonaparte voulait rétablir l'escla­vage et une nation tout entière s'est levée contre lui, écrasant l'armée de la honte.(p.127) Le rétablissement de l'esclavage à la Guadeloupe et la tentative de rétablissement en Haïti se sont accompagnés d'actes d'une barbarie inouïe, perpétrés selon les instructions de Napoléon ou avec son approbation. À l'époque, on a peu d'équivalents dans l'histoire de France, et, peut-être, dans l'histoire tout court, d'une pareille sauvagerie.En Guadeloupe, pendant les trois semaines de résistance, Richepance et son complice Gobert ne font pas de prisonniers. Ils fusillent hommes, femmes et enfants sur leur passage. Le 25 mai 1802, lors de la prise du fort de Baimbridge où s'est retranché Ignace, ils exécutent immédiatement près de sept cents patriotes. Des deux cent cinquante qui se sont rendus, on en fusillera cent sur la place de la Victoire. Cent cinquante autres sur la plage de Fouillole. (p.128) Appliquant une technique qui sera reprise pendant la guerre d'Algérie, les troupes esclavagistes recensent tous les cultivateurs absents sur les habitations et, quelle que soit la raison de cette absence, les décla­rent « fellaghas ». Dans chaque commune, des esca­drons de la mort sont constitués pour traquer les résistants. Comme on le fait lors des battues aux nuisibles, une somme d'argent est prévue pour (p.129) chaque tête de « nègre » rapportée par les miliciens. Les résistants sont  immédiatement fusillés ou pendus.Comme la fièvre jaune fait des ravages parmi le corps expéditionnaire, on va jusqu'à accuser les infir­miers « noirs » ou « de couleur » de l'hôpital de Pointe-à-Pitre d'être responsables de la maladie. Les infirmiers, sous l'accusation d'« empoisonnement », sont tous passés par les armes.La férocité de la répression occasionne un nouveau soulèvement à Sainte-Anne, dans la nuit du 6 au 7 octobre 1802, aussitôt écrasé. C'est l'occasion, pour Lacrosse, de constituer sur place un troisième tribunal spécial présidé par le chef de bataillon Louis Arnauld, un créole de la Martinique, assisté de l'impitoyable commandant Danthouars. La question n'est plus de savoir si les prévenus seront condamnés, ni quelle peine leur sera appliquée, mais quel sup­plice leur sera infligé pour les tuer. Le 29 octobre 1802, Lacrosse s'en explique à Arnauld. Le mode d'exécution choisi « doit donner aux malinten­tionnés l'exemple le plus terrible. Vous penserez donc comme moi, Citoyen, que le supplice de la potence n'expiant pas assez le crime de ceux des assassins que la loi condamne à la peine de mort, ils doivent être rompus vifs et expirer sur la roue. [...] Les geôles de Pointe-à-Pitre et du Moule sont déjà encombrées : il faut les déblayer le plus tôt possible. »(p.130) Arnauld va donc « déblayer » en toute hâte. On pend, on rompt, on étrangle, on brûle. On imagine même une autre forme de mise à mort dont la cruauté laisse perplexe. Le patient est introduit dans une étroite cage de fer et placé à cheval au-dessus d'une lame affilée, tranchante comme un rasoir. En face de lui, une bouteille d'eau et un pain qu'il ne peut pas atteindre. Ses pieds reposent sur des étriers. Tant qu'il le peut, il se tient en suspension. Le condamné est ficelé d'une manière telle qu'il ne puisse tomber que sur le rasoir, ce qui ne manque pas d'arriver lorsque, après quelques heures de pri­vation de nourriture et de sommeil, ses jambes téta­nisées finissent par flancher. La première entaille n'est pas fatale. Il est prévu que le prisonnier se relève et s'y reprenne à plusieurs fois pour se couper en deux. Cet instrument atroce est destiné à occasionner jusqu'à quarante-huit heures de tourments. (p.131) Après une année de génocide ininterrompu, Bona­parte envoie un nouveau représentant, le général Augustin Ernouf, pour promulguer enfin, le 14 mai 1803, l'arrêté consulaire restaurant officiellement le Code noir à la Guadeloupe. Mais Ernouf s'aperçoit que les coureurs des bois résistent toujours. La veille de la proclamation du rétablissement de l'esclavage, il a lancé une proposition d'amnistie, qui ne reçoit qu'un accueil méprisant. Le 3 septembre, il retient alors avec enthousiasme une suggestion sanguinaire du commissaire du gouvernement de Basse-Terre : « La mesure que vous me proposez, citoyen commis­saire, de faire brûler, en présence des ateliers, les brigands qui ont refusé de se rendre à l'amnistie que je leur avais accordée et qui seraient arrêtés, est excel­lente ! En conséquence, je vous autorise à faire exé­cuter prévôtalement ceux qui tomberaient en votre pouvoir. » Deux mois plus tard, Ernouf recommande par écrit au commandant des Chasseurs des bois de pratiquer l'holocauste sans jugement préalable : « Je (p.132) vous donne l'ordre formel de ne rien envoyer au tribunal spécial, mais de faire brûler sur les lieux les coupables qui seront arrêtés.»En Haïti, comme en Guadeloupe, les troupes de l'expédition se dispensent de faire des prisonniers : « Sitôt qu'il en tombe à notre pouvoir, nous les fusil­lons de suite », note dans ses Carnets d'étapes le ser­gent Philippe Beaudoin. Ces pratiques ne se sont jamais démenties. Ainsi, dans la nuit du 2 au 3 jan­vier 1803, Beaudoin monte à l'assaut du fort de Port-de-Paix. « Nous le prîmes en moins d'une demi-heure, se souvient-il, et nous passâmes au fil de l'épée environ six cents hommes dans le fort. » Six cents « nègres » de moins ! Simple routine.La torture est monnaie courante. Le viol aussi, on s'en doute : « II y a de jolies femmes et point diffi­ciles », remarque le même sous-officier. Mais c'est à partir de septembre 1802 que Leclerc, voyant que le rétablissement de l'esclavage est impossible, envi­sage sérieusement d'appliquer les instructions géno-cidaires qui lui ont été données. Il commence par pratiquer une répression dont la violence s'intensifie graduellement.  (p.135) Au mois de septembre, Leclerc donne l'ordre à Jean-Jacques Dessalines, chef de la quatrième brigade coloniale, de faire égorger trois cents prisonniers. (…)(p.136) Le 17 septembre, Leclerc fait savoir qu'il n'a rien oublié des ordres secrets qui ont été donnés un an plus tôt et qu'il n'hésitera pas à les exécuter jusqu'au bout. « J'aurai à faire une guerre d'extermination », se résigne-t-il.Dans sa dernière lettre, datée du 7 octobre 1802, Leclerc répète de manière incantatoire les instruc­tions négrophobes qui lui ont été données aux Tui­leries : « II faut détruire tous les nègres de la montagne, hommes et femmes, ne garder que les enfants au-dessous de douze ans, détruire la moitié de ceux de la plaine et ne plus laisser dans la colonie un seul homme de couleur qui ait porté l'épaulette. » Joli programme qui suppose quelques centaines de milliers de morts. Bonaparte l'approuve entièrement. « Croyez que je sens vivement les services que vous avez rendus, répond-il depuis Saint-Cloud, et votre gloire sera entièrement consolidée lorsque, par le résultat de votre seconde campagne, vous aurez rendu la tranquillité à cette belle et vaste colonie, qui est l'objet de la sollicitude et des espérances de tout notre commerce! » Leclerc a le feu vert, s'il en (p.137) était besoin, et le carnage s'intensifie. À Saint-Marc, le général Pierre Quantin fait exécuter des centaines de « brigands ». Le lendemain, l'amoncellement de cadavres est tel que les habitants n'arrivent plus à ouvrir leurs portes.De l'exécution des résistants, Leclerc passe bientôt au génocide proprement dit : la « destruction » de tous les « nègres » de la montagne et de la moitié de ceux de la plaine, comme il l'a annoncé. Il ne s'agit plus maintenant de tuer des ennemis, mais d'exterminer une population en seule considération de sa couleur de peau.Le capitaine général commence par se débarrasser d'une partie de ses propres troupes, le 16 octobre 1802. « Pour ne pas trouver les noirs sur son chemin, note un chroniqueur, Leclerc en fit transporter un millier à bord de navires ancrés dans le port ; lorsque la bataille commença et qu'il se vit en danger, il donna l'ordre de les noyer. Ils furent massacrés par les marins qui les jetèrent par-dessus bord. » (p.139) (…) dès le début de l'offensive des rebelles, Leclerc fait monter à bord des bateaux toutes les troupes « de couleur » dont il dispose. En fait, ces hommes, répartis sur les vaisseaux, sont enfermés dans les cales. Pour les tuer, on va utiliser une méthode tout à fait inédite : les gaz. Comme on le fait pour les fûts des vignerons, les cales des bateaux sont régulièrement désinfectées en faisant brûler des mèches dont la combustion dégage du dioxyde de soufre. L'inhalation de ce gaz à haute dose est mor­telle, ce qui a l'avantage de tuer les rats. Plus tard, de la même manière, le Zyklon B sera utilisé comme pesticide dans les navires avant de servir dans les camps de la mort. Le procédé est particulièrement cruel car le dioxyde de soufre, se transformant en acide sulfurique au contact de la moindre surface humide, notamment les yeux, occasionne des brû­lures atroces dans une cale remplie d'eau.Une fois le forfait accompli, les corps inanimés sont remontés sur le pont et les marins s'en débar­rassent en leur attachant autour du cou des sacs remplis de sable. Une telle opération ne s'improvise pas. On peut imaginer le temps qu'il faut pour rem­plir et hisser à bord plus de mille sacs et laisser aérer les cales mortifères avant de pouvoir y pénétrer sans risque. (p.140) Sur la rade, Fréminville note la présence des vais­seaux Le Duguay-Trouin, L'Hannibalet, Le Swiftsure, des frégates La Précieuse, L'Infatigable et La Pour­suivante, ainsi que de quelques corvettes et bâtiments de la marine marchande. Il nous certifie que les blancs « noyaient impitoyablement les noirs, sans distinction d'âge et de sexe ». Il ne s'agit plus seu­lement de troupes coloniales, mais de civils, puisque Rochambeau, poursuivant l'opération commencée par Leclerc et ordonnée par Bonaparte, « avait conçu l'absurde et horrible projet d'anéantir toute la popu­lation noire de l'île. C'est pourquoi il faisait mettre à mort, sans exception, tous les nègres, même ceux qui n'étaient aucunement fauteurs de l'insurrection. Ainsi, poursuit Fréminville, il fît conduire en rade, à bord du vaisseau Swiftsure, une grande partie de la garnison nègre de Fort-Dauphin qui était restée fidèle à la France et avait été ramenée au Cap, lors de l'évacuation de ce fort, par le major-général Pamphile Lacroix. » Cette fois, le témoignage de ce dernier met en cause le commandant en chef de l'expédition et, partant, son commanditaire : « Les (p.141) premières paroles que me dit le général Leclerc en m'accueillant, écrit Lacroix, firent saigner mon cœur : "Général, qu'avez-vous fait ? me dit-il. Vous arrivez avec une population de couleur quatre fois plus nombreuse que les détachements européens que vous me ramenez." » Si le cœur de Lacroix saigne, c'est parce qu'il sait bien que cette population « de couleur » va être aussitôt sacrifiée. « La nuit suivante, témoigne Fréminville, [toute la garnison fut noyée], sans autre forme de procès, par l'équipage [du Swift-sure] qui, sans hésiter, se prêta à cette horrible exé­cution. Des contingents de noirs furent répartis à bord de nos différents vaisseaux, mouillés en rade. Le général [...] donna l'ordre positif à leurs capitaines de noyer ces malheureux après leur avoir attaché au cou un sac rempli de sable. Cet ordre abominable fut accompagné d'une mesure de disgrâce pour tous les contrevenants. Il faut le dire, à leur honte, tous s'y soumirent. Sauf le capitaine Willaumez, commandant la frégate La Poursuivante. Il répondit fièrement : "Les officiers de la Marine française ne sont pas des bourreaux. Je n'obéirai pas !" »

« Les noyades, continue Fréminville, se faisaient dans la rade même. La mer se couvrit de cadavres en putréfaction. Tantôt, les sacs de sable, attachés au cou des noyés, avaient cédé ; tantôt, le lien qui les amarrait s'était pourri ou rompu. Alors les corps remontaient à la surface. C'était un hideux spec­tacle. » Lorsque le jeune cadet quitte son bateau pour (p.142) aller en ville, c'est une scène de cauchemar. « Ces promenades, se souvient-il, débutaient pour nous par l'horrible et inévitable vision des cadavres de nègres que nous trouvions sur notre route, entre notre vais­seau et le quai de débarquement. Souvent, le briga­dier de notre canot était obligé de les écarter, à coups de gaffe. Autrement, nous les aurions coupés en deux. » La rade du Cap étant submergée de cadavres, Latouche-Tréville demande que l'immersion des vic­times se fasse plus discrètement : au large et de nuit. « La crainte d'un redoublement d'épidémie et l'arrivée au Cap de l'amiral Latouche, qui s'indigna du métier de bourreau ainsi infligé à des officiers français, firent changer le mode d'exécution. Il fut décidé que les noyades auraient lieu désormais hors de la rade. On entassait les victimes à bord de la goélette de l'infâme Tombarel qui allait, au-delà des passes, jeter sa cargaison humaine. Ainsi, nous eûmes l'explication de la réponse qu'il fit à la sentinelle du fort Picolet : "Je m'en vais mettre de la morue à la trempe !" En réalité, il allait noyer des nègres. »

21:36 Écrit par Justitia & Veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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