24/05/2017

Napoléon, dictateur raciste: PLAN et INTRODUCTION

PLAN

0 Introduction
1 Analyses
(en français, en allemand, en néerlandais, en espagnol et en italien)
2 Hitler, émule de Napoléon
3 Culte napoléonien et extrême-droite
4 Vers l’anti-révisionnisme



0 Introduction


Guillemin Henri, Napoléon tel quel, 1969


"J'ai dû faire, à l'égard de Napoléon, un sérieux redressement personnel car j'avais été mis en condition sur son compte, comme tous les Français de ma génération, et des générations antérieures . D'un bout à l' autre de mes études, j'ai été dressé dans le culte de l' Empereur. Il m'a fallu lutter contre moi-même pour comprendre de quoi j'ai été victime.”

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1 Analyses concernant Napoléon par: 1.1 Jules Gritti / 1.2 Henri Guillemin / 1.3 Georges Blond

1.1 Jules Gritti, Déraciner les racismes, SOS EDITIONS, 1982



(p.203) NAPOLEON
"A partir de la Révolution française et du régime napoléonien, l' émancipation des Juifs s'opère, à des degrés divers en Europe. Napoléon qui s'y emploie activement n'en professe pas moins du dédain pour une "race" "frappée de malédiction" et entend la "mettre hors d' état de propager le mal."



1.2 Henri Guillemin, Napoléon tel quel, 1969, Ed. de Trévise, Paris.

(p.9) CH I Le petit chacal

Il est parfaitement vrai que je n'aime pas Napoléon Bonaparte. Et j'ai dû faire, à son égard, un sérieux redressement personnel. Car j’avais été “mis en condition » , sur son compte, comme tous les Français de ma génération, et des générations antérieures. Elève des écoles laïques, d'un bout à l'autre de mes études (et je suppose que c'eut été pire si j'avais été soumis à l'enseignement confessionnel), j'ai été dressé dans le culte de l'Empereur. (p.10) Il m’ a fallu lutter contre moi-même pour comprendre enfin de quoi j’avais été victime.
En 1768, Louis XV achète la Corse aux Génois, ce qui met en fureur la plupart des autochtones. On s'accommodait déjà fort mal de la domination génoise, pourtant relâchée ; (p.13) la domination française se révèle autrement lourde, et ces occupants ont un dialecte inintelligible. Résistance. Insurrection.

(p.17) Le danger de la Patrie est le moindre de ses soucis, pour la bonne raison que, pour cet officier français, la France - qui l'entretient et le paie - est si peu sa “patrie » qu'il la déteste, qu'il la hait et qu'il travaille en secret contre elle, afin de réussir, en Corse, une opération toute privée.
Aurais-je risqué un mot excessif ? (Ma manie, bien connue, du “pamphlet »). Haine de la France?
Eh bien, lisons. C'est de l'officier en garnison à Auxonne :
« Féroces et lâches, les Français joignent [...] aux vices des Germains ceux des Gaulois» ; ils constituent « le peuple le plus hideux qui ait jamais existé ». Antérieurement, à Goubico, greffier des Etats de Corse : « Continuerons-nous à baiser la main insolente qui nous opprime ? Continuerons-nous à voir tous les emplois que la nature nous destinait occupés par des étrangers?» - et des gens, ajoutait-il, très aristocrate, dont, pour la plupart, « la naissance est abjecte ». A son oncle Fesch, le futur cardinal : « Les Français ! Avons-nous assez souffert de leurs vexations? [...] Qu'ils redescendent au mépris qu'ils méritent ».

(p.18) “Les dispositions réelles du jeune Bonaparte à l’égard de la France sont celles du colonisé de fraîche date qui profite de l’oppresseur, qui s’est fait, pour vivre, et cachant son jeu, mercenaire à son service, mais ne songe qu’à tirer parti contre lui des avantages dont il lui est redevable.”

CH II ESCALADE EN FRANCE

(p.32) Napoléon se vantera. bien entendu, d'avoir lui-même et lui seul, tout conduit, devant Toulon, et le Larousse disait encore, jadis, avec une simplicité confiante : « En 1793, Bonaparte reprit Toulon ». Qu'il ait contribué efficacement à la victoire, je le pense; il avait du coup d'oeil et de la décision. Qu'il ait tout fait, c'est une fable.

(p.33) Le jeune Lucien (Loutchiano, en famille), qui s'était replié à Saint-Maximin, est accouru lui aussi et se distingue dans les vengeances; il signe « Brutus Bonaparte » et agit en qualité de secrétaire des Jacobins locaux ; il rédige une « adresse » à la Convention qu'il date « du champ de gloire », « marchant, dit-il, dans le sang des traîtres » : « ni l'âge, ni le sexe n'ont été épargnés ; ceux qui n'avaient été que blessés par le canon [car on a tiré au canon sur les prisonniers] ont été dépêchés par le sabre et la baïonnette ».

(p.38) La lettre à Moltedo était du 23 septembre. Le 21, un nouveau représentant, Turreau, avait été désigné pour les fonctions de commissaire auprès de l'armée d'Italie. Turreau vient de se marier et cette nomination lui permet d'offrir à sa jeune épouse (Félicité, 24 ans) un voyage de noces sur la Côte d' Azur. Il arrive, et Bonaparte entreprend aussitôt auprès de Mme Turreau la campagne séductrice - à l'intention du mari - qu'il a déjà menée auprès de Mmes Carteaux et Ricord et qu'il reprendra plus tard auprès de Mme Carnot. On ne se battait plus, sur les Alpes, et la charmante jeune femme s'en désolait, elle qui s'était attendue, frétillante, à voir (de loin) « parler la poudre ». Afin de calmer sa déception, Bonaparte organise pour elle un petit spectacle de massacre. « Il en coûta la vie à quatre ou cinq soldats », pas plus, racontera-t-il, bonhomme, à Bertrand, au mois d'octobre 1818. Schérer, le général en chef, a mal apprécié l'épisode, et il tient à l'oeil le redoutable auxiliaire qu'il a là. Mais « j'étais bien avec les Représentants », dira « l'empereur » ; ce qui lui paraissait l'essentiel.



CH III LE PÔ, LE NIL, L’INDUS

(p.47) Rappelons encore cette vérité de base, concernant Bonaparte: il s'agit d'un apatride. Il est né Corse, mais il a pris la Corse en dégoût et en haine; il « travaille » en France parce qu'il n'a pas pu faire autrement, indifférent de façon totale au sort de ce pays où il ne voit, comme en tout lieu, que des opportunités à saisir en vue de sa vie telle qu'il la veut: large à l'extrême, sans frein, resplendissante, au milieu de tous les biens possibles. Général, il n'est pas au service de la France, il l'utilise seulement. Seuls pourraient s'étonner de ce qu'il va faire en Italie ceux qui n'ont pas compris la simplicité bestiale de son cas. Ses pirateries forcenées dans l'Italie du Nord s'ajustent à sa parfaite indiscipline à l'égard des instructions gouvemementales. Il se sert, et ne sert personne. Empereur même , il lui échappera encore de dire : «Vous autres Français... »
(p.49) Le 23 Juin I796, après son invasion partielle des Etats du Pape, il exige de lui, pour ne pas aller plus loin (je te prends ceci; verse-moi telle somme ou je continue), il se fait compter, net, 21 millions d'un seul coup.
... La bonne méthode : « parler paix, et agir guerre ». De fait, les pauvres gens avaient cru voir surgir en Italie, avec l'arrnée « républicaine », des auxiliaires armés contre l'oppression des notables associés aux Autrichiens. Bonaparte les a rapidement mis au pas. C'est sur les notables qu'il s'appuie, les grands possédants toujours prêts à caresser ceux qui les protègent contre les misérables.
(p.50) A Pavie, se sont réfugiés dix mille paysans fuyant les horreurs de la conquête. Ils font mine de créer là une résistance; charges de cavalerie; le canon tire à mitraille dans les rues. La troupe demande qu'on lui livre la ville. Accordé. Douze heures pour la mise à sac. Avis du 28 mai : « Tout village où sonnera le tocsin sera, sur-le-champ, incendié ». Massacres à Faenza, à Imola, à Vérone. Bien sûr que les envahisseurs trouvent des collaborations. Mais Bonaparte sait à quoi s'en tenir. Lettres à Paris des 26 septembre et 10 octobre 1797: « Ces peuples nous haïssent » ; « qu'on ne s' exagère pas l'influence des prétendus patriotes piémontais, cisalpins, génois ; si nous leur retirions, d'un coup de sifflet, notre appui militaire, ils seraient tous égorgés ».

(p.51) Note 1. On cite trop peu, dans les manuels, les instructions de Carnot, dès 1794 (et contre la volonté de Robespierre) à Jourdan et à Pichegru: “Montrez à vos hommes les richesses de l’Allemagne”; “En Belgique, prenez tout; il faut vider le pays.”

(p.52-53) “Le sort de la France, nous le savons, n’a d’intérêt pour lui qu’en fonction de ses profits personnels.”
(p.57) .. "; mais je sais aussi que telle lettre, intime, de Talleyrand à Mme Grand - celle que Napoléon l'obligera à prendre pour femme contient cette indication curieuse : l'affaire égyptienne est montée « pour favoriser mes amis anglais » (les « faveurs" de Talleyrand sont chaque fois payées leur prix, qui est cher). Et comment expliquer la note secrète du ministre de Prusse à Paris, signalant à son gouvernement, le 22 février 1798, que les Anglais - il le tient de Talleyrand lui-même - n'enverront pas de bateaux pour couper à Bonaparte le chemin de l'Egypte? D'où, effectivement, la traversée
« miraculeuse " du général.



CH IV LE COUP DE BRUMAIRE

(p.59) LES ANGLAIS AVAIENT DONC LAISSÉ PASSER LA FL0TTE française amenant en Egypte le corps expéditionnaire, mais pour enfermer ces soldats dans une souricière. Le 1er août 1798, devant la rade d'Aboukir, Nelson anéantit l'armada (miniature) de Bonaparte, lequel ne s'en trouble pas beaucoup; il n'a pas l'intention de regagner la France. Page tournée, son séjour chez les Gaulois. Ses convoitises ont maintenant pour objet les trésors de l'Asie.
Il a maté les Egyptiens par les moyens usuels: bombardement de la mosquée du Caire, exécutions persuasives en série (parfois seulement « pour avoir mal parlé des Français»), répression foudroyante d'un mouvement de fellahs.
(p.61) Il y a l'incident de route, près de Jaffa (la ville a été prise le 7 mars), des deux mille prisonniers que Bonaparte, plutôt que de les nourrir - on ne va surtout pas les relâcher ! - trouve plus commode de faire exterminer, dans les dunes, à l'arme blanche, afin d'économiser les munitions; et il y aura, au retour, encore à Jaffa, l'autre incident: les pestiférés. Les dévots de Napoléon ont longtemps maintenu la légende - et la peinture officielle s'en est mêlée - du général au grand coeur, touchant sans effroi les bubons de ses soldats mourants. Et que de cris pour protester contre l'infamie calomniatrice de la rumeur: mais non, Bonaparte n'a pas " touché les bubons » ; il les a fait tuer, ses malades!

(p.66) Bonaparte a convoqué Kléber à Aboukir pour le 24 août, parce qu'il a décidé de s'embarquer lui-même, en tapinois, le 23. Quand Kléber arrive au rendez-vous, le 24, plus de général en chef. Il est parti; mais en lui laissant - témoignage de confiance - les pleins pouvoirs, à sa place (il les lui délègue fraternellement), en Egypte, à la tête d'une armée coincée, délabrée par les ophtalmies purulentes et la dysenterie amibienne, sans parler du reste, déçue et hargneuse dans un pays qu'on a déjà trop pressuré et qui est prêt à la révolte. Kléber, on le sait, s'y fera égorger l’année suivante.
(p.67) Aucun intérêt: ou plutôt. c'est fort bien. Mais le « désordre » de l'Etat ? Mais l' « anarchie » endémique ? Mais l'expansion industrielle stoppée? Chacun sait, d'après les bons historiens, que, si Bonaparte ne fût point survenu, tout allait à l'abîme. Or, en 1799, précisément, la balance commerciale de la France s'établissait comme suit : importations: 253 millions; exportations: 300 millions. Et en ce qui concerne l'anarchie, écoutons Napoléon Bonaparte en personne (à Bertrand, 22 décembre 1816); Bertrand, qui répète les propos convenus, disait: Sans votre retour d'Egypte, n'est-ce pas, Sire, la France était perdue ? et « l'empereur » en veine de sincérité - tout cela est loin, maintenant! - l'éclaire: Mais non! Mais pas du tout!



CH V UN REGIME TONIFIANT

(p.77) COMMENÇAIENT POUR LA FRANCE « quinze ans de régime tonifiant » ; c'est ce que m'enseignait, vers 1920, quand je me préparais au concours d'entrée à l'Ecole Normale Supérieure, ce M. Madelin que nous devions tenir pour le Docteur suprême, quelqu'un d'équivalent, en Histoire, à ce qu'est saint Thomas en théologie. Le régime que M. Madelin qualifiait ainsi, d'un ton de gourmandise, sans doute n'est-il pas superflu de le regarder d'un peu plus près. Benjamin Constant, un expert, enseignait que la politique est « l'art » , avant tout, « de présenter les choses sous la forme la plus propre à les faire accepter ». (p.78) Autrement dit, le choix du vocabulaire est capital et le meilleur politicien est celui qui se montre capable de faire applaudir par la foule un système où les mots recouvriront le contraire, exactement, de ce qu'ils annoncent. Les Constituants s'étaient montrés très forts à ce jeu-là, avec leur Déclaration des Droits de l'Homme proclamant que tous les individus “naissent et demeurent libres et égaux en droits », déclaration suivie des dispositions pratiques dont nous avons rappelé l'essentiel: silence aux pauvres; pour eux, pas de bulletins de vote (et voilà pour l'égalité); maintien de l'esclavage dans les colonies et de la traite des noirs; interdiction aux travailleurs de s'unir contre l'arbitraire patronal, en matière de salaire (et voilà pour la liberté). Bonaparte est loin, très loin, d'être un imbécile.

(p.86) La Banque en formation, Bonaparte a consenti - consenti n'est pas le mot juste, car Bonaparte était là pour ça; il remplissait le contrat qui lui avait valu son ascension; disons donc plutôt qu'il l'a autorisée - à l'intituler « Banque de France” (ce qui faisait très “national ») afin de donner le change à l'opinion et de faire croire aux Français que cet établissement de finance était leur Banque à eux, la Banque au service de la France. Or il s'agissait d'une maison privée, pareille aux autres, mais dotée, par sa grâce, d'une enseigne frauduleuse; il s'agissait d'une association d'affairistes qui, sous la banderole dont l'ornait un gouvernement suscité en secret par eux-mêmes, allaient pouvoir se procurer ainsi des bénéfices sans précédent.
(p.91) S'il est tout petit garçon, Napoléon Bonaparte, devant les banquiers, il se rattrape devant « la prêtraille ». M. Thiers nous enseigne cependant que Bonaparte était “porté aux idées religieuses par sa constitution morale elle-même » ; et Gabriel Hanotaux, émouvant, pénétré, affirmait : « Rien n' est plus à l'honneur de cet homme surhumain [sic] que son souci d'une règle supérieure à l'homme. L'inquiétude du divin le tourmentera jusqu' à sa mort ». Le « divin », Napoléon Bonaparte s'en est toujours soucié à peu près autant que d'une guigne, ou d'une prune pourrie. C'est un réaliste. Les billevesées métaphysiques ne l'amusent même pas; elles l'agacent; zéro; temps perdu. Mais comme sont encore nombreux les crétins qui croient, dur comme fer , à leur Bon Dieu et leur Jésus-Christ (quelqu'un, ce Jésus, dira « l'empereur » à Sainte-Hélène, qui probablement, n'a jamais existé), il est important (p.92) de s'annexer ces gens-là par le moyen de leurs « fakirs »; et ce qu'il avait entrepris avec les « muphtis » d'Egypte, il va maintenant l'appliquer à ceux de France -, et de Rome. Bonaparte s'en explique, en toute simplicité ricanante, devant Roederer: «la religion, ce n' est pas pour moi le mystère de l'incarnation ; c'est le mystère de l'ordre social » ; les curés doivent être là pour prêcher la résignation aux pauvres; des colonnes de l' ordre; l'ordre au profit des « mangeurs ». Bonaparte est absolument d'accord avec Voltaire, lequel déclarait : « Il est fort bon de faire accroire que l'âme est immortelle et qu'il existe un dieu vengeur qui punira mes paysans s'ils veulent me voler mon blé. » Et il complète sa pensée devant Roederer encore: ma politique religieuse est bien simple, « mahométan au Caire, papiste en Italie et en France, si je gouvernais un Etat juif, je commencerais par rétablir le temple de Salomon. »
La légende veut - une fois de plus écoutons Louis Madelin - que Bonaparte ait «restauré les autels » et « rendu la liberté au culte ». Son concordat ? « La plus belle bataille qu'il lui ait été accordé de gagner ». Et voici M. Adrien Dansette, dans son Histoire religieuse de la France contemporaine (tome 1, p. 231) ; « Quels que furent les limites et le prix de cette restauration, [par Bonaparte, de l'Eglise en France] , elle lui a acquis des titres éternels à la reconnaissance catholique ». Vraiment ? Le tout est de s'entendre, je pense, sur le sens des (p.93) mots , du mot « restauration » et du mot « catholique ». Bonaparte aurait relevé les autels ? Mais ils étaient parfaitement relevés avant lui. En 1799, 40 000 paroisses avaient retrouvé leurs desservants (1). Il a libéré le culte ? La vérité est littéralement l'antithèse de cette assertion. Le culte était libre; la Constitution civile du clergé, oeuvre des notables de la Constituante pour avoir des prêtres payés par eux et à leur service, elle était morte, par bonheur. Mais c'est une nouvelle Constitution civile du clergé que Bonaparte veut établir, et dans le même dessein, afin de procurer à son pouvoir une armée de prêtres fonctionnaires, des prêtres qu'il tiendra aussi fermement « dans sa main » que lui-même est « dans la main » des financiers. Le pape renâclera ? On saura le contraindre, et même lui faire bénir l'opération; c'est un prince temporel, le Pape, par conséquent, vulnérable; il n'est que de le menacer dans ses possessions territoriales et il filera doux. Sans ambages, Bonaparte a exposé son plan à La Fayette, un affranchi comme lui, un voltairien comme lui: « Je mettrai les prêtres encore plus bas que vous ne les avez laissés », avec votre Constitution civile; sous moi « un évêque se tiendra honoré de dîner chez le préfet ».Bonaparte a du coup d'oeil ; s'il ne croit pas au

1, Les survivants, parfois très nobles, de l'Eglise « constitutionnelle, » ne mettaient pas en cause l'autorité suprême du Pape en matière de foi.

(p.94) Fouché va faire connaître aux évêques, par une circulaire, ce qu'il attend d'eux : « Il y a un rapport, Messieurs, entre mes functions [lui, c'est la police] et les vôtres. Notre but commun est la sécurité du pays, au sein de l'ordre et des vertus ». Et l'abbé Maury, l'un des ténors de l’extrême-droite à la Constituante, cet abbé qui ne sortait jamais sans ses pistolets (il les appelait « mes burettes »), et qui se vantait, en riant, de ne jamais mentir, “sauf en chaire », Maury - que Napoléon fera cardinal - pensait tout à fait comme Fouché et déclarait en propres termes : « Une bonne police et un bon clergé, avec ça, on a la tranquillité publique”.
La hiérarchie se précipita, à peu d’exceptions près, avec transport, dans la voie où l'appelait le Consul. Il y aurait un florilège admirable, écoeurant, à réunir avec les dithyrambes concordataires des prélats. Le Consulat et l'Empire seront le règne du cléricalisme incroyant - façon Vigny 1848, façon Maurras un peu plus tard. (p.95) Le résultat, trop prévisible ? Quand Napoléon disparut, l'Eglise de France n'était plus qu'une institution dérisoire et flétrie, sans souffle et sans âme.



CH VI LA BOUTIQUE DE CESAR

(p.98) “Les jacobins sont éliminés (“des gens à pisser dessus”, disait “l’empereur” dans ce langage élégant qui lui était ordinaire), ...”

(p.103) Une cour, à Paris. On juge de la bousculade, dans la belle société, pour en être, et d'autant plus que les « charges " n'y vont point sans émoluments..
Chateaubriand, qui rage un peu - car il a fait un pas-de-clerc, juste avant la proclamation de l’empire - racontera avec aigreur, dans ses Mémoires d'Outre-Tombe: ce n'était qu'excuses et gémissements chez les aristocrates; on n'avait pas pu se défendre; on avait été contraint, sous la menace, forcé, d'appartenir à cette Cour usurpatrice; « et l'on ne forçait, paraît-il, que ceux qui avaient un grand nom et une grande importance ; si bien que chacun, pour prouver son importance et ses quartiers, obtenait d' étre forcé à force de sollicitations »

(p.108) “Il aura un jour (le 11 février 1809), devant Roederer, une formule qu’il savoure, tant elle lui paraît adéquate: “La France? Je couche avec elle; et elle me prodigue son sang et ses trésors” (= Journal du comte Roederer (1909), p.240); autrement dit: Elle fait ce que je veux, et elle paie.”

(p.110) N'oublions pas d'ajouter que la guerre, pour Bonaparte, doit être - et primordialement - une entreprise qui rapporte; et il s'y entend, à la faire rapporter; sinon pour l'Etat, du moins pour lui-même; et d'autres en profitent, qui se loueront ainsi de lui ; « je les connais mes Français », dit-il à Lucien, d'un ton assez crapuleux ; ils adorent d'avoir « à leur tête » quelqu'un « qui les mène voler, de temps à autre, à l'étranger ».
Je sais des gens, en toute bonne foi, qui vous disent encore : « Si Napoléon a passé son temps à faire la guerre, ce n'est absolument pas sa faute; l'Europe se jetait sans cesse contre lui... ». Et je revois ce professeur (mais qui avait des raisons privées, et fortes, de déployer le plus grand zèle bonapartiste) me conjurant de me rendre à l'évidence, de ne point répercuter des sottises: « C'est la vérité, me disait-il, la vérité bien établie; aucun historien sérieux ne saurait le nier. Napoléon a toujours voulu la paix; il a toujours été l'agressé et non pas l'agresseur... ». Tiens donc ! C'est l'Espagne, peut-être, qui s'est jetée sur lui ? Et c'est la Russie, spontanément, en 1812, qui s'est ruée sur la France ? Soyons « sérieux », en effet, et regardons les choses comme elles furent. La paix de Lunéville, en 1801, avec l'Autriche, répète, en l'aggravant, Campo Formio . et Bonaparte l'avouait à Roederer, fin 1800 : la paix que je vais signer ne peut pas, c'est impossible, être durable; pourquoi ? parce que « nous possédons trop de choses »; parce que la France, sous la poussée des Girondins qui voulaient de l'argent (« la guerre est indispensable à nos finances ", s'était écrié publiquement Brissot, le spécialiste des mots-de-trop; et Narbonne, ministre de la guerre, le 14 décembre de la même année 1791, avait déclaré à la tribune: la guerre, il nous la faut : « le sort des créanciers de l'Etat en dépend »), la France est devenue annexionniste, envahissante. Elle a rompu l'équilibre européen ; et (p.112) Bonaparte n’a fait qu’accentuer, décupler la politique vorace - et condamnée à terme, fatalement condamnée - des pillards à la carnot.”

(p.114) Le fier-à-bras avait clamé, le 29 octobre 1803: « Je planterai mon drapeau sur la tour de Londres, ou je périrai”. Il ne plantera jamais son drapeau sur la tour de Londres et mourra paisiblement dans son lit. Mais un million d'hommes, par sa grâce, mourront d'une autre manière, dans les carnages de sa « gloire”. Et le malheur de mon pays fut que ce forban (« incomparable météore », dit Jacques Bainville), pour ses interminables razzias, s'était procuré, comme tueurs, les conscrits français.

CH VII L’EPOPEE TOURNE MAL

(p.117) Et rien n'est instructif comme les Cahiers de Bertrand, déposition naïve, irremplaçable; nous ignorerions, sans elle, cette confession joviale de Napoléon sur une de ses constantes méthodes : « Quand j'ai besoin de quelqu'un, je lui baiserais le [censuré] »; il nous manquerait aussi une indication (d'intérêt, il est vrai, secondaire) sur les penchants sexuels de « l'empereur " et leur ambivalence: Gourgaud le fatiguait, sa tendresse étant insatiable. Sur l'éIévation morale du clan Bonaparte, sur le ton de la tribu quand on y était entre soi, et sur son odeur (Talleyrand-le-délicat déplorait les «manières » un peu « sombres » de ces gens), goûtons les propos échangés entre «Nabou » et Loutchiano au sujet de leurs femmes : “Ta putain ! », lui dit Nabou, et l'autre de riposter : “La mienne au moins, elle ne pue pas! ». Telle était, sous leurs habits de cour, la nudité de ces truands. Une des choses les plus drôles concernant Napoléon vu par ses historiographes, c'est le thème, établi comme un dogme, de son indifférence à l'argent. Voyez Bainville (Napoléon, p. 495) : il « tient peu à l'existence, et peu à son trône ; à l'argent, pas du tout » ; et M. Maurois (Historia, juin 1964) : «Jamais homme ne disposa de plus grandes richesses et ne s'en appropria moins."

(p.118) « La guerre est la source de la richesse nationale ». Ce principe-là, tout à fait girondin, et fondamental chez Carnot, Bonaparte en fera sans cesse, vastement l'application. Le 5 octobre 1809, après Wagram, il écrivait à son trésorier, Mollien : «Cette campagne ne m'a pas rendu autant que la précédente; par les articles secrets du traité, je recevrai quelque 100 millions » ; il n'en pourra malheureusement arracher que 85, à l'Autriche. (En Prusse, ç'avait été une bien autre fiesta; les millions par centaines). Mais, à Hambourg, il va rafler 34 millions d'un seul coup; et lorsqu'il saisit lui-même la Hollande, à la place de ce Louis piteux qui ne savait pas faire « rendre" le pays, il impose, sur-le-champ, aux Bataves une contribution de 50 millions; présent qu'ils sont invités à lui remettre en témoignage du bonheur qu'ils éprouvent à l'avoir désormais pour souverain. Il avale les Etats du Pape ? Immédiatement main basse sur les « biens d' Eglise » ; soit, à peu près, 150 millions. Le 24 mars, 1811, devant les Conseils réunis du Commerce et des Manufactures, Napoléon se targuera d'avoir « fait entrer en France plus d'un milliard de contributions étrangères depuis 1806 ".

(p.120) Ledit « Trésor des Braves » se mue, en 1810, par sénatus-consulte, en «Domaine Extraordinaire »; les sommes qui s'y entasseront, l'empereur s'en réserve, à lui seul, le maniement, et « sans être lié, précise la loi qu'il édicte, par aucune disposition du code » ; ce Trésor-en-marge, les bonnes gens devront croire qu'il est destiné à « subvenir aux dépenses des armées, récompenser les dévouements civils et militaires, élever des monuments, exécuter des travaux publics, ajouter à la splendeur de l'Empire ». Mais Mollien le Trésorier est bien obligé de constater qu'en réalité le budget de la guerre, à la charge du pays, et alimenté par les impôts, s'accroît de manière continue (344 millions en 1807; 400 en 1808; 700 en 1811; 722 en 1812, et 816 en 1813) et que, si l'empereur s'interdit d'augmenter sérieusement l'impôt foncier, car (p.121) il veille à ne point irriter les propriétaires, en revanche les contributions indirectes (ou « droits réunis ») qui pèsent lourd sur les humbles (mais l'étendue de la multitude permet, globalement, de beaux résultats) montent, montent, avec les années: 2 millions en 1808, 106 en 1809, 128 en 1811, 147 en 1812; en 1813, ils atteindront 189 millions, soit plus du double de ce qu'ils étaient cinq ans plus tôt. Les « grands travaux » ? Dépenses réelles, sur ce chapitre, de 1804 à 1813: 102 millions pour les embellissements de Paris, 148 millions pour tout le reste de la France; soit, au total, 250 millions en dix ans; alors que, pour les trois seules années 1811-1813, les dépenses militaires figurent au budget pour 2 milliards et 238 millions.
(p.122) Le Domaine Extraordinaire de Napoléon Bonaparte, c'est son bien, son trésor, son argent; dépouilles européennes. Cela même pour quoi, en vue de quoi, il a, depuis vingt ans, tant joué des coudes, tant « combiné » (1) d'abord, et tant tué ensuite; la garantie de cette opulence, suprême et sans mesure, but unique de sa trajectoire.

Le « régime tonifiant » se perfectionne. Le nombre des journaux autorisés, ramené à treize en 1800 et à huit en 1803, descend à quatre en 1811. Si la presse s'étiole, les prisons, en revanche, prolifèrent; quatre de plus, dites ouvertement « prisons d'Etat ", apparaissent en 1810; ce sont des « internements administratifs " qui les peuplent, sans explication ni jugement; faits du prince. La France est régie, sous l'Empire, par une «loi des suspects » non écrite; et Napoléon Bonaparte utilise également les maisons d'aliénés pour y faire disparaître sans bruit ceux qui le gênent ou l'inquiètent.

(1) Confidence à Roederer : « Pour arriver où je suis arrivé, on ne sait pas ce qu'il m'a fallu de patience et de com binaisons”.

(p.126) Le royaume d'Italie rapportait à son souverain 30 millions par an, inscrits au budget français; mais ce n'était là que chiffres officiels. Napoléon a fait d'Eugène, son beau-fils, le vice-roi de l'Italie; Eugène est un timide qui n'ose “réquisitionner “ dans ce pays qu'il administre, et Napoléon le rudoie, le 22 septembre 1805: qu'est-ce que c'est que ces scrupules imbéciles? Des réquisitions? Mais parfaitement ! “j'en fais bien en Alsace”. La suite est magnifique : “tout est si cher qu'il ne faut pas songer à payer ». Allez !Allez ! Prenez ! « on crie, mais c' est sans importance”. Lorsque l'on remuait sous sa botte, il donnait des coups de talon; le 26 août 1806, il a fait fusiller un libraire de Nuremberg, Palm, coupable de diffuser des brochures en faveur de la résistance; et, quinze jours après avoir nommé Joseph roi de Naples, il lui écrivait (2 mars 1806): «Mettez bien ceci dans vos calculs que [d'un moment à l'autre] vous aurez une insurrection ; cela se produit toujours en pays conquis » ; mais quand on sait s'y prendre, les émeutes de mécontents, cela s'écrase sans peine; quelques exemples, des représailles, deux ou trois Oradour et c'est réglé. Tenez, lui dit-il, moi, « Plaisance s'étant insurgé, j'ai envoyé l'ordre de faire brûler deux villages et de passer par les armes les chefs, y compris six prêtres; le pays fut soumis, et il le sera pour longtemps ". Vos révoltés de Calabre, faites-en exécuter (p.127) « au moins 600 »; « faites brûler leurs maisons, faites piller cinq ou six gros bourgs ». Voilà la méthode, bien simple.
Un document vient de m'être mis sous les yeux; c'est une lettre de Berthier, « prince de Wagram et de Neuchâtel ", au maréchal Soult, 7 septembre 1807: « L'empereur me charge [...] de vous expédier un courrier extraordinaire pour vous faire connaître l'événement arrivé à Koenigsberg où deux comédiens, paraissant sur le théâtre en officiers français, ont été sifflés. Sa Majesté a fait demander satisfaction de cette insulte au roi de Prusse, et que les deux principaux coupables soient fusillés ».
«L'épopée » napoléonienne, gluante de sang, ne revêt toute sa dimension que si des chiffres l'accompagnent. Austerlitz? 23 000 morts; mais, quand on a le coeur bien placé, les cadavres d'Austerlitz disparaissent dans le soleil du même nom. Eylau?
50 000 hommes tombent. Wagram ? Napoléon y bat son propre record (55 000 tués), qu'il surpassera à Borodino, gala qui coûte aux deux armées quelque 80 000 soldats. Sur les services sanitaires dans l'armée impériale, il faut lire le journal du chirurgien Percy: le matériel est dérisoire, le personnel presque inexistant; les amputations se pratiquent sans anesthésie; la gangrène s'installe; le blessé grave, dans la Grande Armée, est un condamné à mort; Napoléon a interdit, du reste, de relever, pendant l'action, les hommes qui s'écroulent; il se méfie des déserteurs, dont le nombre se multiplie. Mais (p.128) ne ternissons pas avec d'aussi misérables détails la « Chanson de geste » chère à M. Louis Madelin, lequel déclarait, dans son grand ouvrage «La France de l'Empire», réédité en 1960 par le Cercle Historia : “Mêlées, blessures, pour le soldat de l'empereur, tout cela n'est rien; la bataille est une fête ». Le 28 janvier 1809, Napoléon Bonaparte, qui croit savoir que Talleyrand a parlé, pendant son absence, de sa succession éventuelle (les opérations militaires, en Espagne tournent mal), fait une scène terrible à « l' évêque », auquel il reproche - ce qui est pimpant dans sa bouche - d'être « athée » et qu'il compare, le mot est céIébre, à “de la merde dans un bas de soie » ; (p.129) bonne l'image, mais elle convient à Napoléon lui-même au moins aussi exactement qu'à son interlocuteur.
(p.130) La France, dit Napoléon Bonaparte, est « un nid de soldats », de soldats gratuits. Que pèse la vie de ces "c." (encore un mot censuré, du vocabulaire de l'empereur)? L' Angleterre, il l'a déclaré à Mollien (Mémoires T. 111, p. 293), « sera plus vite à son dernier écu que la France à son dernier soldat ». Bonaparte ayant voué au saccage et au feu les objets de consommation, d'origine anglaise, qu'il avait pu saisir à Francfort et à Leipzig, les industriels et négociants français ont d'abord été remplis d'enthousiasme devant ces brimades à la concurrence; la Chambre de Commerce d' Agen en devenait lyrique: « Les cendres de ces bûchers, disait-elle, fertiliseront le sol français ». (p.131) Mais bientôt les effets du Blocus et le manque de matières premières auront de cruelles incidences sur les bénéfices habituels de ces honnêtes gens; et les rapports des préfets deviennent fâcheux; à Marseille, “l'activité du port est nulle » ; à Bordeaux, « agitation; placards dans les rues basses : du pain ou la mort! » ; « les suicides sont fréquents”, signale la préfecture. Bulletin de police, Lyon, 14 décembre 1810: « Cinq à six mille ouvriers canuts sont dans le plus grand dénuement ». Le Conseil Général des Manufactures - quelque chose comme la Confédération Générale du Patronat - réclame un Code Manufacturier portant des stipulations précises et énergiques « pour maintenir l'ordre et la subordination, et garantir les fabricants des manoeuvres coupables » auxquelles pourraient songer leurs ouvriers. Les prix s'élèvent dans de telles proportions que les marges bénéficiaires s'en ressentent; et beaucoup d'industriels trouvent odieuses ces taxes à l'importation qu'impose à l'empereur sa vaine politique anti-anglaise d' asphyxie commerciale. Napoléon vend bien des « licences » - entorses officielles au Blocus (1) - nlais il les vend à prix d'or.

(1) Cette « contrebande officielle » qu'organise Napoléon lui-même, à son profit, se double d'une énorme contrebande cachée dont ,tels généraux tirent, privément, des bénéfices notables: ainsi Brune, à Hambourg, Bemadotte en Poméranie et Masséna en Italie.



CH. VIII EXIT “NABOU”

(p.133-134) NAPOLÉON BONAPARTE DIRIGE CONTRE LA RUSSIE en 1812 une « croisade européenne » ; c'est sa formule. Sous lui, l'Europe se lève contre « la barbarie Tartare ». L'armée-Babel qu'il a réunie compte près de 700 000 hommes, mais il y a là quelque 400 000 Allemands, Polonais, Italiens, Hollandais, Suisses même. Il s'imagine que ces asservis vont se faire tuer en sa faveur (1) pour alourdir encore leur servage, alors que la plupart n'attendent que l'occasion de briser leurs chaînes. L'énormité des désertions, pendant la campagne de Russie, est passée sous silence par les chantres de « l'épopée », de même que l'illusion dont Mollien (T. 111, p. 67) nous faisait part: franchissant le Niémen, Napoléon croyait tout de bon aller au devant de profits gigantesques; il s'en était ouvert à son trésorier et comptait « lever en Russie autant de contributions qu'il en avair tirées de la Prusse et de l'Autriche », ensemble.


(1) Napoléon en était persuadé, estimant que la peur y suffirait. Et il disait, très fier, à Fouché: “Ainsi j'aurai l'extraordinaire politique d'avoir mes ennemis à mon service.”

(p.135) Les rois vont faire la sourde oreille, et, ce qui est plus grav'e encore, la classe possédante, en France, s'irrite chaque mois davantage contre un protecteur jadis béni et qui devient, positivement, déplorable. Pour ses levées d'hommes, il a maintenant des façons que l' on ne saurait tolérer. Les riches peuvent toujours s'acheter des «remplaçants », mais le rachat ne vaut que pour une levée seule, et il faut sans cesse recommencer à payer; le remplaçant, d'ailleurs, profitant de la situation, se fait hors de prix. C'est un scandale. Il y avait aussi ces « exemptions pour raison de santé » que les notables obtenaient, dans bien des cas, aisément, au profit de leurs fils; c'était la solution idéale et gratuite (moins l' « enveloppe », parfois, bien sûr, au médecin-major du conseil de révision). L'empereur récupère à présent, par légions, ces bienheureux exemptés. Le 11 janvier 1813, il a donné ordre d'en ramasser 100 000 dans les classes de 1809 à 1812, et il est allé jusqu'à incorporer dans la « ligne ", 100 000 gardes nationaux. Or, qu'est-ce la garde nationale ? Des gens de bien, des fils de famille; la garde nationale, c'est l'armée supplétive de l'ordre pour la protection des fortunes. Où va-t-on avec de semblables mesures, qui équivalent à des attentats? Le 3 avril 1813, Napoléon réclame 180 000 hommes de plus, et, (p.136) le 9 octobre, il va lever par anticipation la classe de 1815, avec une ponction nouvelle, qui suscite l'indignation, sur les exemptés et remplacés de toutes les classes depuis 1808. Les insoumis foisonnent. Fin 1808 déjà, le rapport Lacuée a évalué leur nombre à 377 000; parmi ces réfractaires, un nommé J.-B. Vianney à qui l'enfer dont le menace le catéchisme n'a pas fait suffisamment peur, et qui deviendra le curé d'Ars. Et ce Blocus! Et le commerce qui ne va plus! Et les impôts qui vont sûrement augmenter. Mollien constate que la hargne grandit chez les personnes distinguées: « propriétaires et négociants ne voyaient pour eux que la perspective de charges nouvelles ». Déjà 226 faillites ont eu lieu, en 1810, « sur la place de Paris ».

(p.140) Le cortège comprend quinze voitures . Bonaparte est dans une « dormeuse » , berline de luxe, avec un lit. Il n'est pas de mauvaise humeur, car il emporte plusieurs millions; et Hortense lui a remis, discrètement, une écharpe où elle a cousu tout un petit stock de diamants; il s'en est fait une ceinture qu'il dissimule sous sa redingote. Une incommodité, néanmoins: un nouvel accident vénérien, suite d'un divertissement- mal - choisi, ces jours-ci, à Fontainebleau.
(p.144) Une guerre de quatre jours, 15-18 juin 1815, et c'est la déroute. Napoléon s'enfuit à cheval, sans même pouvoir sauver cette berline qui l'avait amené à Waterloo et dans laquelle il avait caché, à toutes fins utiles, des sacs d'or et pour 800 000 F de diamants. Il aura le temps, néanmoins, avant de quitter son palais, de se faire remettre 180 actions de 10 000 francs sur les canaux d'Orléans et du Loing, et de placer, chez Laffitte, 5 300 000 francs... A Rochefort, le 14 juillet, il rédige cette lettre fameuse où il remet son sort à la générosité d'un peuple sur lequel il a déversé, pendant quinze ans ou presque, des torrents d'insultes : « Je viens, comme Thémistocle, m'asseoir au foyer du peuple britannique » (il a écrit : « sur le foyer ), mais l'Histoire convenable rectifie d'elle-même et sa référence à Thémistocle, est malheureuse, car l' Athénien avait intrigué avec les Perses contre son propre pays et (p.145) il se réfugiait auprès de ceux qui l'avaient eu pour complice, mais les connaissances de Napoléon Bonaparte, en tous domaines, ont toujours été sommaires).
Vinrent les années de Sainte-Hélène où, sous les travestissements de la légende, les humeurs réelles, la conduite réelle et les vrais propos du Sire en chômage, sont, dit très bien Audiberti, “à faire pitié ». L' Angleterre avait rendu un service immense à son prestige en lui fournissant un cadre d'exil propre à frapper les imaginations: cette ile, tout là-bas, de l'autre côté de la terre, et lui, sans doute, en redingote grise et petit chapeau, qui regarde avec une longue-vue, en direction de cette France que lui cache la courbure du globe; c'est l'aigle enchaîné qui bat des ailes, désespérément, à la pointe d'un roc, ou l'oiseau formidable, immobile, (p.146) qui attend la mort dans un silence pathétique, plein de souvenirs et de rêves. La réalité n'a rien à voir avec cette fiction. (p.147) L'homme y apparaît dans sa médiocrité navrante; non pas, seulement une âme basse, et à ras de terre, mais qui dégage une odeur putride. Incapable d'élan, étranger à toute idée haute - la nature, les fleurs, la mer, le ciel, ne l'intéressent pas ; il ne les voit point -, haussant les épaules devant ce qui fait (p.148) la noblesse humaine, il est totalement replié sur soi et remâche du matin au soir les épisodes de sa carrière, supputant ce qu'il eût dû faire pour que « ça durât » plus longtemps. Il avait dit, déjà, devant Bourrienne : « Je n'aime personne », et, devant Roederer, le 12 novembre 1813 : « Je suis l'homme du calcul sec » ; écoutez-le maintenant :« Je suis aussi indépendant qu'un homme puisse l'être » ( 19 novembre 1817); nul être au monde qui lui soit cher; à Bertrand, peu de jours avant sa mort (26 avril 1821) : « Je ne connais ni femme, ni enfant ; il faut qu'on me soit attaché », c'est tout ; et il précisait: - Tenez, Montholon, je sais très bien qu'il n'est ici qu’en vue d'une dotation testamentaire; mais quand on veut une part dans le testament de quelqu'un, on le sert, on lui obéit, on rampe; je nen demande pas davantage. Et à Gourgaud : « Je n'apprécie les gens que dans 1a mesure où ils me sont utiles, et pendant qu'ils 1e sont ».
(p.150) Son testament du 15 avril sera son dernier numéro d'histrion: « ... Que mon fils adopte ma devise : Tout pour le peuple français ! [ sic] ». Et ceci : « Je désire que mes cendres reposent au milieu de ce peuple français que j'ai tant aimé » - comme il le lui avait prouvé sans cesse. Des particuliers qui n'ont pas à se plaindre, ce sont les membres de la tribu née de Carlo et de Letizia. La France a vu sa jeunesse fauchée, et les cadavres de ses enfants en pyramides monstrueuses: elle est amputée maintenant de la Sarre et de la Savoie; elle a 700 000 millions d'indemnité à verser aux envahisseurs qui l'occuperont pendant trois ans. Mais « Nabou » a tout de même joliment bien réussi pour son clan. La Mamma a un palais à Rome, et tous et toutes sont grassement pourvus. La France a payé très cher leur raid, chez elle, de vingt ans et leur pluie de sauterelles, mais quand ils évoquent leur taudis d'autrefois, rue de la Mauvaise Herbe, à Ajaccio, ils ont de quoi jubiler et se frotter les mains. Ils sont « les Bonaparte », une «grande famille », une très grande famille désonnais. Beaucoup d'esprits droits, à leur insu conditionnés, en sont encore à redire ce que professait M. Gabriel Hanotaux (les successeurs ne lui ont pas manqué) quant aux mérites de « l'empereur » , à la reconnaissance que lui doivent les Français :« On n'avait jamais vu, on ne verra sans doute jamais, de la main d'un seul homme, et en un temps si court, pareille accumulation de bienfaits. » Vous pensez! Le Code civil, les préfets, le Concordat, l'Université, la Madeleine, la colonne Vendôme, les « prisons d'Etat » , et tout le reste... Voyons les choses en face, et telles qu'elles furent dans leur (p.152) vérité, telles qu'elles demeurent encore. L'immense mérite de Bonaparte c'est celui que lui reconnaissaient très justement, Necker le banquier et sa fille; il avait fermé, une bonne fois, l'épouvantable parenthèse ouverte par le 10 août, quand - écrira Mme de Staël - «la révolution changea d'objet », quand « les gens de la classe ouvrière s'imaginèrenr que le joug de la disparité des fortunes allair cesser de peser sur eux » (1). Il avait ramené la canaille au chenil et même, coup d'éclat, en lui inspirant, sous l'uniforme - un « bienfait » sans nom, ce déguisement perpétuel des prolétaires en soldats! - de l'enthousiasme, de la passion (2). Quel repos pour les gens de bien! Ce qui se traduit, dans la langue de M. Madelin, par cette haute phrase: « Le destin amena Bonaparre à son heure pour refaire la France » (3). « J'ai rétabli la propriété et la religion », prononce Bonaparte, résumant son oeuvre, à Sainte-Hélène, le 13 août 1817. La voilà, en effet, la formule-clé; c'est à ce grand acte qu'il doit une gratitude adorante.

(1) Quand, dira Chateaubriand, pour sa part, « les sabots frappaient à la porte des gens à souliers”.
(2) Nous touchons là à ce côté sinistre de la nature humaine dont Victor Hugo a parlé dans des mots, trop peu connus, sur “la chair à canon amoureuse du canonnier”.
(3) Refaire ? Je m 'aperçois que le terme peut ~tre pris, familiérement, dans un sens quj conviendrait ici très bien.

(p.152) Mollien avait articulé, lui aussi, l’exacte sentence: “Il a renversé le gouvernement populaire”; “il a assis (p.153) la bourgeoisie au pouvoir ».
M. Bainville était encore plus explicite : « Il a fait cesser la lutte des classes ". D'où l'adjectif, sous sa plume : « bénie », oui, bénie, la superbe époque consulaire. Des guerres, sans doute, à l'extérieur; mais le bienfait suprême de la paix sociale; la tranquillité pour les « honnêtes gens ».
Louis-Philippe savait ce qu'il faisait lorsqu'il organisait, en grande pompe (1840) le «retour des cendres ", dans le temps même où il ceinturait Paris de ces forts dont les canons, dans sa pensée comme dans celle de M. Thiers, serviraient, le cas échéant, à la « dissuasion » de la plèbe.

Quant aux menus détails que j’ ai jugé bon de rapporter sur M. Bonaparte lui-même, sa personne et son « âme », si ce n'est pas très beau, ce n'est pas à moi qu'il faut s'en prendre ; « c'est la vérité qui est coupable », disait déjà Robespierre. Mais quand elle déplaît à certains, elle perd pour eux le droit d'exister.



1.3 Georges Blond, La Grande Armée, 1804-1815, éd. Laffont

(p.13) Pouvait-on voir ces hommes de près, au-delà de la légende à laquelle même les survivants ont collaboré?

J'ai tenté de les approcher ainsi et ce n'était pas facile. L'histoire rédigée d’après les documents officiels - dont le Bulletin de la Grande Armée, qui a enf1ammé les imaginations romantiques - nous savons ce qu'elle vaut. Des révélations passionnantes sont mêlées à de froids mensonges ou à d'habiles approximations dans tous les souvenirs et Mémoires de grands personnages militaires ou civils, parce qu'il faut bien, à un moment ou l’autre, briller ou faire oublier une faiblesse, une erreur ou un crime. Même les témoignages des humbles ne peuvent être recueillis sans examen. Tous ont été rédigés après coup, souvent longtemps après, la mémoire et la sensibilité font un choix, et aussi les gens modestes aiment dramatiser. Souvent aussi, ils désirent se faire valoir, pourquoi pas. Il est une vérité qu'on ne saurait honnêtement cacher au public:
l’exploitation de plusieurs tonnes de documents, le recoupement d'un million de témoignages, ne peuvent assurer d'une vérité absolue. L'Histoire mathématiquement exacte n'existe pas.

(p.18) Napoléon n'a rien ignoré de l'impopularité des lois de conscription :
« Cette mesure est la plus détestable pour les familles. Mais elle fait la sûreté de l'État. » Il s'en est servi avec maestria et obstination, mais il n'en était pas l'auteur. La conscription est une invention révolutionnaire. Le décret l'instituant est daté du 14 février 1793; ses dispositions ont été complétées par la loi du 25 août 1799, sous Ie Directoire.

Service obligatoire pour les célibataires de vingt à vingt-cinq ans, mais on avait une grande chance d'y échapper par le tirage au sort: seulement un sur quinze des conscrits des campagnes était enrôlé et un sur sept de ceux des villes. Durée du service: variant de un à cinq ans en temps de paix; illimitée en temps de guerre. Le conscrit enrôlé pouvait légalement échapper au service en payant un remplaçant; prix à débattre avec lui; de 1803 à la fin de l'Empire, il a varié de 1 800 à 4 000 francs. En fait, seuls les pauvres étaient poussés vers la caserne; on était loin de l'idéal: tous libres et égaux devant la loi.

(p.20) Les conscrits, eux, n’avaient pas d'uniforme et souvent on ne leur en donnait un que plus tard, plusieurs mois plus tard, car l'industrie peinait pour fournir de quoi vêtir et chausser cette masse d'hommes, c'était un souci de Bonaparte (les revenants de l'armée d' Égypte avaient un temps grelotté dans des oripeaux d'Orient; les vainqueurs de Marengo avaient du dévaliser les fourgons autrichiens pour se donner une tenue un peu militaire), ce devait être aussi un souci pour Napoléon empereur, et bien des conscrits de la Grande Armée sont allés au feu, sont allés jusqu'au fond de la Prusse et en Pologne, en blouse de paysan ou d'artisan, chapeau rond, leur état militaire reconnaissable seulement a la giberne à cartouches, au havresac, au fusil. Les anciens revêtus de leurs uniformes étaient des caïds, les conscrits naïfs tirés de leur campagne et de leur atelier n'avaient qu'a se soumettre, risquer leurs demiers sous pour payer à boire, accepter toutes les corvées, accepter les brimades les plus grossières.

(p.21) Les anciens ne se vantaient pas seulement de leur bravoure, de leurs ripailles et orgies, ils faisaient aussi état avec gloire de leur mépris pour les civils; ils se vantaient d'être, loin des champs de bataille et hors des casernes, la terreur de la population, et en vérité ils l'étaient. Pénétrer de force dans les boutiques, les cafés, renverser les verres et les tables, quelles bonnes plaisanteries! Et serrer grossièrement les femmes, et casser la gueule aux bourgeois s'ils protestaient. Les rapports de police sont éloquents : « Le fils du propriétaire du café de Valois a le crâne fendu, un jeune homme est écharpé par un brigadier de chasseurs devant la porte du Sénat; a la barrière de Charonne, des militaires tuent un civil; dans la plaine de Montrouge trois soldats éventrent un inconnu sous Ie prétexte qu'il «les a regardés d'un air insultant.» Les faits de pillage et de destruction sont innombrables, ainsi que les sévices a l'égard des femmes. Un rapport du préfet du 17 septembre 1 804 signalera que six soldats ont abusé d'une jeune fille sur le quai du Port au Blé et l'ont ensuite jetée dans la Seine. Les meurtres et exactions graves n'étaient évidemment pas quotidiens et les anciens ne s'en vantaient pas, mais ils se vantaient des brutalités et brimades qui, elles, étaient fréquentes. Ce genre de récits commençait par choquer la plupart des naïfs conscrits, mais laisser voir une réprobation eût été dangereux, mieux valait feindre d'admirer, et c'est ainsi qu'on finit par admirer vraiment. Lesd récits de l’épopée; le prestige de l'uniforme et cette soumission morale: le conscrit enrôlé n’était déjà plus le même homme.

(p.25) Nombre de vivandières traînaient une marmaille. On en a vu accoucher au pied d'un arbre, puis elles rattrapaient le régiment une ou deux étapes plus loin. Souvent vêtues comme des paysannes; portant parfois des robes de velours ou ornées de fourrure, pillées dans quelque château - et vite maculées par la rude vie des routes et des camps.

(p.474) Plus d'armée d' Angleterre, c'était maintenant la Grande Armée, nom officiel. Deux cent mille hommes marchaient vers le Rhin, selon les sept itinéraires. Tout était prévu, organisé. A une journée devant la troupe, un commissaire des guerres et un officier d'état-major alertaient les fonctionnaires et préparaient le ravitaillement, l'hébergement. La Grande Armée marchait tambour battant, il y avait des tambours en tête et en queue de bataillon. La musique jouait aux étapes. Contrairement à ce que croient beaucoup, nombre de routes françaises de grands itinéraires étaient très larges à l'époque. Les soldats n'avançaient que sur les côtés de la route, laissant le milieu libre, même consigne pour les cavaliers. Les généraux (en voiture) et les colonels (à cheval) s'avançaient en tête de leurs unités. Vitesse horaire, quatre kilomètres à l’heure (3,900 km exactement : une « lieue de poste»); haltes de cinq minutes toutes les heures, halte d’une demi-heure ou d’une heure (« halte des pipes ») au milieu de l’étape. Cent pas de distance entre les bataillons. L'armée parcourait de 35 4 40 km par jour. On quittait l’étape Ie matin de bonne heure, on arrivait à l’étape suivante tôt dans l'aprés-midi et les soldats, par groupes de trois ou quatre, allaient cantonner dans les fermes ou les habitations prévues.

Tout ce que je viens d’écrire, c'est la théorie. Il est généralement convenu que, de Boulogne au Rhin, tout a marché dans la perfection et la bonne humeur, par beau temps, et que les difficultés n'ont commencé qu’en octobre, lorsque le temps s'est gâté. Or la juxtaposition des témoignages des troupiers laisse souvent perplexe. L'un d'eux :
«Notre colonne s’étire, ceux dont la famille réside a proximité de la route obtiennent la permission de faire leur tour d'adieu et rattrapent au galop, car personne ne veut manquer la fête du premier coup de canon. Nous sommes enflammés par l'espoir de nous mesurer bientôt dans la bataille, conduits par l'Empereur. Seules les haltes des pipes ponctuent notre cheminement. Nous chantons pour nous entraîner; lorsque nos voix s'éraillent et que nos pas vacillent, les musiciens redoublent leurs fanfares. » Un autre militaire, Grenadier de la Garde, pourtant l'élite de l’armée, s’exprime un peu différemment : « Jamais on n'a fait une marche aussi pénible; on ne nous a pas donné une heure de sommeil, jour et nuit en marche par peloton. On se tenait par rang les uns les autres, pour ne pas tomber; ceux qui tombaient, rien ne pouvait les réveiller. Il en tombait dans les fossés. Les coups de plat de sabre n’y faisaient rien du tout. Sur les minuit, je dérivais à droite sur le pendant de la route. Me voila renvoyé sur le côté; je dégringole et je ne m’arrête (p.48) qu’après être arrivé dans une prairie. Je n’abandonnai pas mon fusil mais je roulai dans l’autre monde. »

(p.48) Les billets de logement,. les cantonnements prévus, c'était bien joli, mais comment trouver les cantonnements quand on arrivait en avance sur les tableaux et ordres de mouvement, quand on arrivait de nuit en pays inconnu ? La Grande Armée ne transportait ni tentes ni abris démontables. Alors la force ou le système D. Forcer, briser les portes des maisons, démolir n'importe quoi pour se faire un abri, nous verrons tout cela.

(p.87) La Grande Armée balayant l’Europe va laisser derrière elle environ un million de.cadavres - sans compter ceux des ennemis. J’ai entendu dire : « En dix ans, c'est peu. » Le trentième environ de la population française de l’époque; il est vrai que nous avons fait mieux en Quatorze-Dix-Huit. Mais la puissance des armes à feu était beaucoup moins grande sous l’Empire, et les effectifs engagés étaient beaucoup moins nombreux.

(p.87) Au soir d'Austerlitz, Napoléon parcourant à cheval le champ de bataille a donné l'ordre aux officiers de sa suite de faire silence pour qu'on puisse entendre mieux les plaintes des blessés. Ces plaintes formaient un immense gémissement lugubre. On devait les entendre encore deux jours plus tard, sur le champ de bataille où les mourants n'avaient pas fini d'agoniser; on devait les entendre dans les maisons où les plus favorisés avaient été transportés - les premiers recueillis avaient été les blessés de la Garde -, et la plupart gisaient dans ces maisons sur de la paille ou à même le sol, souffrant de la soif et de la faim, opérés et soignés par des chirurgiens, aides-chirurgiens et infirmiers, bien trop peu nombreux, débordés et, le plus souvent, manquant d'instruments et de matériel sanitaire parce que, comme l'intendance, le service de santé ne suivait pas. Les blessés de la Grande Armée dont il n'est rien dit dans les manuels scolaires, dont il est dit si peu dans tant de récits de l'épopée, ont été en vérité une autre Grande Armée, une année de peut-être deux millions de martyrs. Voici maintenant comment l'officiel Bulletin de la Grande Armée (n° 31) a raconté l'épilogue d'Austerlitz:

“Le soir de la journée et pendant plusieurs heures de la nuit, l'Empereur a parcouru le champ de bataille et fait enlever les blessés: spectacle horrible s'il en fut jamais! L'Empereur passait à cheval avec la rapidité de l'éclair, et rien n'était plus touchant que de voir ces braves le reconnaltre sur-le-champ; les uns oubliaient leurs souffrances et disaient : Au moins, la victoire est-elle bien assurée? Les autres : Je souffre depuis huit heures, (p.88) et depuis Ie commencement de la bataille je suis abandonné, mais j'ai bien fait mon devoir. D'autres : Vous devez être content de vos soldats aujourd'hui. A chaque soldat blessé, l'Empereur laissait une garde qui le faisait transporter dans les ambulances. Il est horrible de Ie dire : quarante-huit heures après la bataille, il y avait encore un grand nombre de Russes qu'on n'avait pu panser. Tous les Français le furent avant la nuit. » La légende destinée à soutenir le moral de l'arrière s'élaborait à mesure des événements. Le lendemain de la bataille, Napoléon fut effrayé, paraît-il, par l'importance des pertes françaises. On le voit dicter, d'Austerlitz même, des ordres attribuant des pensions aux veuves et aux orphelins. Et ensuite? Ensuite Napoléon doit penser aux conditions d'un armistice avec l'ennemi vaincu et il faut penser plus loin, aux clauses du traité de paix, aux dispositions à prendre pour occuper en sûreté un pays jusqu'à ce que la paix soit vraiment assurée; en vérité un empereur chef de guerre en train de remodeler l'Europe a en tête bien d’autres soucis que le sort des blessés et des malades.

(p.106) /L’armée prussienne/
Ses généraux étaient des vieillards. En face de Napoléon, chef de la Grande Armée, 37 ans, Brunswick, général en chef prussien, en avait 71. Davout, 36 ans; Soult, Lannes, Ney, 37; en face, Hohenlohe, 60 ans; Blücher, 64; Moellendorf 81 ans. Solennité et lenteur. Pour l'armée prussienne, une étape de quatre à cinq lieues est une marche forcée, un exploit. Elle se traîne à l'allure d'escargot de ses innombrables chariots et fourgons de vivres et de matériel. A l'étape, il n'est pas question de cantonner chez l'habitant (ni de démolir un village pour se faire des abris!) : on édifie une véritable ville de tentes qu'on démonte méticuleusement le lendemain. Avant chaque départ, inspection, et le soldat doit se présenter aussi propre, aussi astiqué que pour une revue à Potsdam. La même discipline hiérarchique règne sur le champ de bataille. Les maréchaux et généraux mandarins sont persuadés que le secret de la victoire, enseigné par Frédéric II, consiste en évolutions précises, rigides, impeccables, interminables, la majesté avant tout.

(p.163) /Bataille de Friedland/
La perte “peu considérable” de l'armée française se chiffrait par 7 000 tués ou blessés. L’envers des grandes batailles est toujours le même. Devant une ambulance' installée
«dans une grande maison rouge à portée de canon du champ de bataille on jette à mesure les cadavres des blessés qui meurent en arrivant.» Percy : « Dans la chambre du rez-de-chaussée et derrière la porte, un monceau de membres coupés; le sang ruisselait de toutes parts; on entendait les cris, les gémissements, les hurlements des blessés apportés sur des échelles, des fusils, des perches; tableau déchirant, toujours le même, et auquel je ne puis m'habituer.» Même le Bulletin de la Grande Armée laissait entrevoir le prix de la victoire: “Le lendemain, le jour se leva sur l'un des champs de bataille les plus horribles qu’on put voir.» Il faisait si chaud et les cadavres d'hommes et de chevaux puaient tellement que l'ordre habituel d'enterrer les morts fut rapporté:
- Traînez-les tous lusqu’à la rivière et balancez-les.

Avant l'atroce corvée, une généreuse distribution d'eau de vie. Les soldats rirent en voyant les cabrioles des morts sur les pentes du ravin.

(p.198) / insurrection à Madrid à l’annonce de la tentative par les Français d’emmener l’infant don Francisco à Bayonne/

(p.199) - Mort aux Français!
Murat dirige ses troupes depuis la porte San Vicente, dans le prolongement du palais royal. Quatre colonnes françaises venant des portes s'avancent en convergeant vers la Puerta del Sol. Des lanciers, des mameluks dévalent la calle de Alcala sous une pluie de tuiles, de pavés, on lance même des meubles, les insurgés tirent des fenêtres, des soupiraux au ras du sol.
- Mort aux gavachos!
L'ennemi le plus détesté, ce sont les mameluks - descendants des .Maures, anciens maîtres de l'Espagne; ils ont de larges culottes rouges, un turban blanc, une ceinture chatoyante. Des grappes humaines s'accrochent a leurs étriers, a la queue des chevaux, crevant le ventre des montures, les cavaliers sont jetés à terre, poignardés. Ceux qui échappent a l'étreinte féroce chargent et chargent encore, manient avec une adresse incroyable leur cimeterre courbe, on voit voltiger des têtes. Les soldats français, exaspérés a la vue des cadavres de leurs camarades, ne font pas de quartier. Toute maison d'où l'on a tiré est envahie, saccagée, les habitants percés de baïonnettes, les moines d'un couvent devant lequel agonise un mameluk sont tous décapités, leurs têtes jetées par les fenêtres.

Le détachement qui gardait le parc d'artillerie de Monteleone a été désarmé, massacré; les insurgés ont pris deux canons, ils les mettent en batterie, une colonne française recule; un cuirassier français bascule de son cheval, une femme le transperce avec son sabre, un soldat a réussi a avertir Murat de l'échec qui se dessine de ce côté.

- Qu'on en finisse avec cette canaille effrénée!
Un ouvrier espagnol paraît, portant un mouchoir blanc au bout de son épée; il veut parlementer, la foule ne lui en laisse pas le temps. La bataille reprend et cette fois, les Français l'emportent.

Il est une heure de l'après-midi, l'insurrection est désorganisée; on ne verra plus ici et là que des massacres isolés. Puis des délégués de la junte parcourent les rues, portant un drapeau blanc:

- Paix, paix ! que chacun rentre chez soi!
Mais la répression est déja en cours. « Une commission militaire siégeant à 'l’hôtel de la poste, Puerta del Sol, jugera sommairement les insurgés pris les armes à la main », a proclamé Murat. La chasse dans les rues recommence, mais en sens inverse. Tout Espagnol sur lequel on trouve seulement un canif, des ciseaux, un rasoir - un barbier en avait un sur lui - est arrêté, lardé de coups de baïonnette, trainé devant la commission, aussitôt condamné.

Il y a plusieurs lieux d'exécution: au Prado, à la montée du Retiro et dans le patio de l'église de Buen Suceso; sous les murs du couvent de Jésus, à la montagne du Principe Pio. Toutes les fenêtres des maisons de la ville doivent être fermées; on tire à vue sur qui se montre. Comme toujours, les émeutiers les plus actifs se sont déja défilés, et des innocents sont emmenés. Certains ont de l'argent, veulent corrompre les soldats. Rien à faire; la soif de vengeance est trop grande. Mais un vieux Madrilène ne cache pas qu'il a tué trois soldats et même il s'en vante.

(p.200) De sa maison, au numéro 9 de la Puerta del Sol, Goya, le vieux Goya, sourd mais point aveugle, a vu une partie de l'insurrection, ensuite il interrogera des témoins. Le plus génial reportage télévisé n'aurait pas la force de ce qu'a gravé et peint Goya sur Dos de Mayo dans les «Désastres de la Guerre». La peinture des exécutions au Principe Pio, avec l'Espagnol en chemise debout devant les fusils, les bras étendus ans un geste d'imprécation, avec le troupeau des victimes qui arrivent, avec les soldats qui épaulent - un seul falot éclaire la scène - est un chef-d’oeuvre tragique.

(p.201) La rébellion prend forme d'abord a Oviedo (Asturies), où le chanoine Llano Ponte a convoqué toute la population des environs. Le 24 à minuit, Ie tocsin; conduits par des moines, les insurgés marchent sur le dépôt d'armes ou, sans que les officiers espagnols s'y opposent, ils prennent cent mille fusils. Cent mille. La junte locale déclare solennellement la guerre a Napoléon. Murat, informé, déclare qu'il s'agit là “d’une f1ammèche égarée».

Le même jour, à Valence, le chanoine Calvo ouvre la chasse aux (p.202) afrancesados, ce sont les « collaborateurs». Le comte de Cervalloni, réputé tel, est assassiné - par un moine, le Padre Rico - sa tête promenée au bout d'une pique. D'autres Français sont massacrés sur la place du Grao, d'autres à la plaza de Toros, plus de 300 victimes.

En chaire, les prêtres s'adressent ainsi à Napoléon : «Tu es le roi des ténèbres qu'entourent des nuées de sauterelles: c'est toi que l'Apocalypse a désigné, tu t'appelles Apollyon, c'est-a-dire la destruction ... Elle sera dispersée comme paille cette armée française... » Presque partout, le clergé prend la tête de la résistance. L'armée valencienne compte, pour l'artillerie seulement, 1 400 ecclésiastiques; on enrôle dans les églises, dans les couvents; pas d'uniformes, seulement une écharpe rouge portant ces mots : « Vive Ferdinand VII! Religion et Patrie!" Murat, informé, envoie cette fois le corps d'armée de Moncey qui sc heurte à une sorte de horde de Kamikazés. Moncey n'insiste pas pour prendre Valence, on verra plus tard.

Après Valence, Murcie; après Murcie, Séville. Là, c’est un laïc, un Catalan nommé Nicolas Tap qui, à la nouvelle des abdications de Bayonne, conduit le peuple à l'arsenal (les officiers espagnols laissent toujours faire) et arme 20 000 hommes. Le colonel Pedro de Echavarry les harangue : « Soldats, le lascif Murat fait fabriquer 40 000 carcans pour vous conduire vers le nord comme les plus immondes animaux. N'est-il point préférable de verser votre sang pour la défensc de l'Eglise, du royaume et de vous-mêmes? Douze millions d'habitants vous contemplent et envient votre gloire! ».

A Badajoz (Estramadure, près de la frontiere portugaise), le gouverneur comte de la Torre a interdit toute cérémonie le jour dc la saint Ferdinand, dans l'intention d'empêcher les troubles. Unc foule envahit son hôtel et l'assomme; son cadavre, découpé en quartiers, est exposé sur le pont. Plusieurs officiers français, venant du Portugal, ont la malchance d'arriver là à cet instant. Jetés à bas de leurs chevaux, piétinés, couverts de crachats, ils vont périr sous les couteaux, lorsqu'un tortionnaire, plus raffiné, dit qu'il faut les garder en otages pour le cas où les Français arriveraient. L'un de ces malheureux s'en tirera.

Murat envoie Dupont sévir contre les insurgés de l'Andalousie : “Le premier coup de canon que vous allez faire tirer sur ces misérables doit rendre pour toujours la tranquillité a l' Andalousie et, j'ose le dire, à l'Espagne. »

C'est de son lit que Murat dicte ce billet d'un optimisme aveugle..

(p.203) On se fait passer sous Ie manteau une brochure intitulée Catéchisme qui circule partout en Espagne. C'est une initiation à la résistance et elle commence ainsi : “Dis-moi, mon fils, qui es-tu ? - Espagnol, par la grâce de Dieu. Qui est l’ennemi de ton bonheur? - Napoléon, empereur des Français. - De quelle origine provient Napaléon? - Du péché - Et Murat? De Napoléon. - Godoy? - De la fornication de tous les deux. - Que sont les Français? - D'anciens chrétiens devenus hérétiques. - Est-ce un crime d'étre né Français? - Non, un Français n'est damné que passé (p.204) l’âge de sept ans. - Est-ce un péché de tuer un Français? - Non, c'est faire oeuvre méritoire et délivrer la patrie de ses agresseurs. » .

Un officier français logé chez des Espagnols les a protégés lors de la répression après le Dos de Mayo; comme il change de garnison, voici le compliment que lui adresse son hôte a l'instant du départ:

- Je vous ai bien des obligations. Ma femme vous doit la vie et je vous dois celle de nos enfants. Eh bien ! il faut que je vous fasse connaître ce qu'est dans le fond de son coeur un véritable Espagnol. S'il ne restait plus que vous de Français en Espagne, je vous tuerais de ma propre main, afin de délivrer entiérement mon pays.

Les espions font sans cesse à l'Empereur des rapports sur les émeutes de province et sur l'état d'esprit de la population, mais il refuse de croire au danger. «Si l'on remue encore, c'est que Murat, le 2 mai, a eu la main trop légère.» Autour de lui, même aveuglement. « Depuis des siècles, écrit Roederer, les Espagnols sont gouvernés par des moines et mangés par les poux; ils sont gueux, ignorants, cagots, paresseux et pas trop braves.»

Voici pourtant le moment où l'Espagne va devenir jardin des supplices. Les soldats d'une colonne française arrivant a Manzanarés (province de la Manche; !es paysans de cette province sont réputés les plus fanatiques) voient dans un champ au bord de la route des porcs en train de se repaître de débris humains. Deux cents soldats français ont été torturés et massacrés là: les mains n'ont plus d'ongles, les visages plus d'yeux.

A Lerma, d'autres cadav'res dont les parties sexuelles ont été cisaillées. Le général René parti le 24 mai de Madrid en compagnie de son aide de camp - c'est son neveu, un adolescent - est capturé par des résistants dans la Sierra Morena. Ses deux compagnons sont sciés entre deux planches. René, blessé, s'est échappé. Un officier espagnol, apitoyé, l'a fait transporter dans un hôpital. D'autres paysans insurgés viennent l'y poignarder.

Les représailles et vengeances sont en cours. Lerma est incendiée et pillée. Les soldats, «affublés de robes de moine, tournent en procession autour des incendies en imitant les chants sacrés avec des paroles de garnison les moins édifiantes ».

Nous voici au 7 juin. L'armée du général Dupont - Pierre Antoine, comte Dupont de l'Étang -, venant de Valdepenas marche sur Cordoue. A La Carolina, entre Almuradiel et Linares, ils voient de chaque côté de la route des soldats français embrochés et rôtis; d'autres qu'on a enterrés vivants jusqu'au cou, d'affreux restes de cadavres sciés; un peu plus loin, trois corps, celui d'un officier, de sa femme et de sa fille, sur qui on a commis «des indécences qu'on ne peut décrire.» Le 7 juin, cette armée bouscule les Espagnols au pont d' Alcolea, sur le Guadalquivir.

- Maintenant, Cordoue est a nous!
Pas si vite. Cordoue, la ville de la mosquée aux mille colonnes est faite en partie de rues tortueuses, vestiges, elles aussi, de l'occupation maure. Les défenseurs tirent des maisons, des églises. Mais cette résistance ne peut tenir devant une armée. Les portes sont forcées, et l'on (p.205) massacre. Les soldats ne s'interrompent que pour aller visiter les caves. Ceux qui n'y tombent pas ivres morts en remontent encore plus furieux. On viole, on tue, on brûle. Religieux et religieuses sont parmi les premières victimes car on a tiré aussi des couvents. La ville devient un désert de cauchemar ou l'on voit des porcs « mangeant les seins des femmes qui ont reçu la mort dans la rue. » Le sac de Cordoue dure plusieurs jours. Le camp de l'armée est alors un bazar où l'on trouve de tout, aussi bien des moutons et des chèvres que des meubles, des objets d'or et d'argent, des tableaux de famille, des miroirs dorés. Et l'on voit, surprenant spectacle, des paysans venus des environs et qui achètent de tout - à très bon marché - aux soldats. “Les fourgons des généraux, dit un témoin, crèvent sous le poids de l'or, de l'argent et des vases sacrés pris dans les églises. On ne saurait dire si nous sommes plus chargés d'exécration ou de ces richesses.»

(p. 206) /Bataille de Saragosse: le 2 juillet/
C'est ce jour-là que va devenir célèbre à jamais dans l'histoire de l'Espagne une fille de vingt-deux ans, Maria Agustina. (...) Comme les défenseurs de Saragosse pressés par les Français à la porte del Portillo, au sud de la ville, reculaient, Maria Agustina saisit une mèche des mains d'un artilleur mourant:
- Par Notre-Dame del Pilar, je jure de mourir plutôt que de quitter ce poste!

Les défenseurs reprennent courage; la mitraille arrête l'élan des Français. Ceux-ci perdirent 500 hommes, dont beaucoup d'officiers. Verdier rappela ses troupes. Le siège de Saragosse devait être levé le 13 août sans résultat. Agustina obtint un grade dans l'armée espagnole, la junte lui accorda une médaille et son nom même fut changé: Agustina Zaragossa. Byron a célébré cette héroïne.

(p.210) Castanos, dit le Gitan est un personnage hors du commun. Commandant du camp de Sa Roque, devant Gibraltar, il a osé, aprés l'émeute madrilène du 2 mai , la répression, féliciter Murat pour « sa magnanimité ».
- Vous pouvez compter sur moi comme sur un général français.

Bonne poire, Murat lui a donné de l'argent pour ses troupes. Il les a aussitôt augmentées, mieux armées et entrainées à force. Contre les Français. Contre les Français, toute fourberie est légitime, recommandée. Maintenant, le Gitan tient dans sa main, parqués dans la cuvette de Baylen, les pillards de Cordoue. Qu'ils crèvent au milieu de leur butin. C'est bien fait, faisons traîner les pourparlers! Enfin, Castanos reçoit Dupont, qui lui remet son épée.

(p.212) Castanos avait ordonné que les colonnes de prisonnicrs évitent la grandes villes «pour ne pas être exposés aux vengeances populaires”. Savait-il que les paysans seraient pires que les citadins? Partout sur le passage se forment des haies d'hommes, de femmes et d'enfants. Partout le même cri: Cordoba! Cordoba ! (Cordoue). Le sac de Cordoue est un opprobre qui mérite pire que la mort. Les enfants se faufilent dans les rangs pour mordre les Français «et ne lâchent prise qu'après avoir emporté le morceau».

(p.213) Les soldats qui commettent la faute de quitter la colonne un instant (pour aller boire, pour faire leurs besoins) sont capturés par les paysans et tués, avec des raffinements atroces: yeux crevés avec des ciseaux, parties sexuelles arrachées. Des muletiers mélangent du sang français au vin de leur outre. L'«intox» de la population par les prêtres et les fanatiques a atteint des sommets:
- Nous savons que vous tuez les enfants, dit une Espagnole a un malheureux captif. Est-ce vrai que vous les mangez ensuite?

Les officiers qui partagent le sort de leurs hommes - beaucoup l'ont fait volontairement - sont traités comme eux. A Aralar, les habitants, couteaux brandis, assiègent l'auberge où ils sont enfermés. « Cordoba! Cordoba! A midi, on vous coupera la téte! » Plusieurs officiers se donnent la mort et un médecin espagnol. appelé par l'alcade, s'écrie: “Ah, le beau spectacle!»

A Xerès, les autorités empêchent de justesse le massacre d'une colonne entourée par la foule et déja couverte de crachats. A Lebrija, soixante-quinze dragons, officiers et leurs hommes, sont massacrés dans un couvent et dans une caseme. Un des tueurs s'écrie:
«Il y en a encore qui remuent les yeux !», et l'on achève les moribonds.

Dans un petit bourg appelé Los Gabescas, deux cents dragons sont massacrés le 8 septembre, jour de la Nativité de la Sainte Vierge. “Cordoba! Cordoba! » On assiste à des scènes presque indicibles. Des paysans fouillent les déjections des soldats qui viennent de déféquer pour s’emparer « s'il s'en trouve, des pièces d'or que parfois nos soldats, au moment d'être pris, espéraient sauver en les avalant.» Gille, dans Les Mémoires d’un conscrit de 1808 raconte qu'un de ses camarades avait ainsi sauvé 22 pièces d'or : «Il les conserva ainsi huit jours dans son corps et ce ne fut qu'au bout de cette époque et à la suite de douleurs aiguës qu'il finit par les retrouver. »

Récupérer sur les Français pillards est une idée fixe, une hantise, on déchire les doublures de leurs vêtements, on défait les épaulettes, on arrache les pansements des blessés.

(p.231) /Franchissement de la sierra de Guadarrama en pleine tempête de neige/
- Place, Place a l'Empereur! Serrez sur la droite!
Ces hommes obéissent, bousculés par les gradés, mais un fantassin de l'Empire en tenue de marche, chargé de son barda, de son fusil, de ses munitions, non, cet homme-là n'a rien d'une danseuse. Les fantassins alourdis glissent sur le verglas, tombent, se font mal, certains se blessent. L'Empereur peut bien passer, pas une exclamation. Ce qu'on entend, ce sont des jurons et des insultes et cette colère ne fait que commencer.

Voici la montée. Sur le plat, le cheval de l'Empereur a déjà failli s'abattre plusieurs fois. Pied à terre et les officiers et les chasseurs imitent le grand chef, on va en file indienne, chevaux en main, tandis que le vent pousse la neige encore plus fort. On avance à deux kilomètres à l'heure, parfois moins, parfois on ne peut plus avancer et même on recule. Nous voyons Napoléon tantôt appuyé sur Savary, tantôt sur Duroc; puis les officiers de son état-major «entrelacent leurs bras” pour se tenir l'un à l'autre, l'Empereur au milieu d'eux. A trente-huit ans, cet homme est infatigable à cheval, endurant, dur à l'inconfort, mais point entraîné à la marche; il trébuche, il dit : « Foutu métier!”, le voilà maintenant à cheval sur un canon qu'on tire à bras, locomotion moins pénible, mais tandis qu'ainsi l'Empereur dépasse deux régiments qui se traînent, ce qu'il entend ne doit guère le réconforter.
- Salaud, fumier, charogne! Qu'on lui foute un coup de fusil! Qu'on en finisse!

Les hommes qui ont tant de fois crié vive l'Empereur s'engueulent entre eux, s'excitent l'un l'autre: - Si tu es trop lâche, laisse-moi passer, je lui logerai une balle dans la tête!

En si peu de temps de l'adoration a la malédiction. Nous savons que cela s'est vu maintes fois dans l'Histoire.

(p.232) Le dernier degré de la misére va durer longtemps pour les soldats. Le 24 décembre, Napoléon reçoit un message de Soult : « Le 2e corps est entré en combat au nord de Valderas avec des détachements de l’armée anglaise.» Réponse immédiate de l'Empereur: si Soult est attaqué, qu’il recule d'une journée vers l'est afin d'attirer Moore dans cette direction Et lui, Napoléon, attaquera l'Anglais sur ses derrières ou sur son flanc avec les troupes de Ney.

Parfaite manoeuvre en perspective, mais nous sommes en Espagne. L'officier portant ces instructions à Soult est enlevé et assassinné par les guerilleros. Les dépêches qu'il avait sur lui sont aussitôt transmises à Moore. Et Moore, dès cet instant, n'a plus qu'une idée: foncer vers le nord à la vitesse maxima pour aller se rembarquer à La Corogne. Napoléon n'a lui aussi plus qu'une idee : rattraper Moore avant qu’il ne se rembarque. Moralité pour ses soldats : une fois de plus marche ou crève. Ce sera pour beaucoup marche et crève.

Quinze lieues par jour, voilà ce que voudrait l'Empereur. L’exploit serait possible par beau temps, avec des hommes reposés. Mais maintenant, la Guadarrama laissée derrière, la pluie a succédé à la neige. Une pluie glaciale. Les champs sont inondés, les routes sont des rivières de boue, c'est pire qu'en Pologne. Chaque régiment trouve sur sur son passage les épaves de celui qui l'a précédé : voitures enlisées avec, le plus souvent, leur attelage de mulets, d'ânes et de chevaux et aussi des chevaux de cavalerie et même des soldats, enlisés eux aussi, ou morts autrement. Si vous voulez savoir comment, voici.

Un soldat qui n'est pas un conscrit, pas une mauviette, non, un fusilier de la Garde, soudain s'arrête et il parle à ses copains:
- Je suis un brave homme. Vous m'avez vu au feu. Je ne veux pas déserter, mais cela est trop fort pour moi.

Il appuie le canon de son fusil sur son front, presse la détente avec son pied, c'est fini. Il ne sera pas le seul. Le 28 décembre, une douzaine de soldats de la Garde se donnent pareillement la mort. «Je ne veux pas désecrter», a dit le premier suicidé. C'est que, déserter, c'est s’exposer à pire qu'à la mort rapide: les guerilleros sont toujours là dans le paysage, plus ou moins loin sur le flanc des colonnes. Un déserteur ne ferait pas une demi-lieue sans tomber entre leurs mains, autrement dit la torture avant la mort. Pourtant, d'autres désespérés qui hésitent à se tuer d'un coup de feu, tout simplement se couchent dans la boue. Les copains leur disent qu'ils sont fous.
- Non, c'est lui qui est fou. Le Tondu.

Les suicidés de cette course à la mer - à la mort - n'ont pas été dénombrés, ni les enlisés. L'armée ressemble à un convoi funèbre échelonné sur des dizaines de lieues. Les unités sont mélangées, les brigades, les divisions. La Garde elle-même n'en peut plus et se disloque. Percy suit avec ses ambulances . «Nul besoin de demander le chemin, chevaux, mulets, ânes morts l'indiquent assez.» Il écrit aussi: «Nul peuple guerrier ou vagabond ne nous a jamais égalés pour la destruction et le brigandage.» Ce sont surtout les soldats du rang qui terrifient les habitants des misérables cabanes de terre. Dès qu'ils voient un officier, ils le supplient de rester pour les protéger, lui offrent tout ce qu'ils ont.

(p.233) Atteindre les Anglais à tout prix. L'ordre de l'Empereur est d'atteindre Astorga dans les vingt-quatre heures. Soixante kilomètres à parcourir dans la boue et sous la pluie, en grande partie de nuit car nous voilà au 1er janvier 1809. Les moins hébétés des troupiers qui se lèvent ce jour-là ricanent et jurent en se souhaitant la bonne année. Beaucoup se souhaitent mutuellement que le Tondu crève le plus tôt possible, oui, voilà où l'on en est.

(p.245) Nous avons déja jeté un long regard sur Saragosse, que ses couvents et ses rnonuments massifs faisaient ressernbler a une place forte. Quand les troupes françaises envoyées par Lannes s'en approchèrent pour la seconde fois, le 20 décernbre 1808 (le premier siège avait duré du 15 juin au 13 août, résultat nul), sa garnison cornprenait
30 000 soldats plus autant de paysans et d'habitants armés. Les Français étaient 30 000. Au début, les bornbardernents et les attaques de harcèlement n'irnpressionnèrent guère les assiégés. L'âme de la résistance était José Rebelledo de Palafox y Melzi, dit plus sirnplement Palafox, général de trente-trois ans, ex-garde du corps de Ferdinand VII; de médiocre courage, dépourvu de toute expérience militaire, rnais parlant bien, plaisant aux femmes, en vérité un faux héros que l'Espagne placerait plus tard sur un piédestal, (duc de Saragosse) parce qu'à toute résistance il faut une idole.

Napoléon, irrité de la lenteur des opérations, cornmanda à Lannes d'aller y voir en personne. Le 26 janvier, tous les canons français tirèrent ensemble et le gros couvent de San Engracia fut enlevé par les Polonais de la légion de la Vistule. Dans les réfectoires, dans les (p.246) chapelles, dans les couloirs et jusque dans les cellules, les rnoines couverts de sang se battaient cornrne des démons, un Polonais fut assommé à coups de crucifix. Une bataille tout aussi sauvage se déroula à l'intérieur de l'église baroque des Capucins, aux rnurs entiérement dorés; les Espagnols tiraient des galeries supérieures, de la tribune des orgues. Ils tiraient des fenêtres de toutes les maisons; vouloir franchir un espace découvert était une folie mortelle; il fallait progresser très lentement, en édifiant à rnesure des rnurettes, des épaulernents; faute de temps pour chercher et disposer des pierres, les soldats français se servaient de sacs de blé, de ballots de laine et surtout, c'était le matériau le plus apprécié, de livres pris dans les bibliothèques des couvents et des églises; on entassait l'un sur l'autre, comme des briques, des in-folio sans prix.. La rnême lente progression continuait sous terre, les sapeurs creusant à la lueur de lampes, de torches, dont la fumée les suffoquait; parfois leur pic brisait des vases antiques remplis d'or, d'argent, de médailles datant des Carthaginois, des Rornains. Il arrivait aussi que ces sapeurs débouchaient dans une cave où des Espagnols se tenaient terrés au milieu de jarres de vin et d'huile, et des batailles d'enfer s'y déroulaient, dans des rnares d'huile, de vin, puis de sang.

Cornbien de tués dans ce carnage, on ne sait pas. Du côté français, un rapport fait état de six cents rnorts par jour, rnais rien n'est vérifiable. On se bat pour enlever l'hôpital des fous, âprernent défendu et qui est en flammes; des dérnents se jettent par les fenêtres; d'autres grabataires sont grillés vifs. Juste en face, le couvent de San-Francisco, énormc bâtisse, résiste encore, rnais il est miné; le 10 février, une explosion énorrne projette en l'air une compagnie entière de grenadiers de Valence: un instant plus tard, les demiers défenseurs, précipités du haut du clocher, font un trajet en sens inverse. Le lendemain, on trouva des rnonceaux de cadavres dans les caves où des familIes s'étaient réfugiées.

Tous les lieux de culte sont des lieux de fureur. Dans l'église des Récollets, on se bat au milieu des cercueils. « De l'un d'eux sort la tête livide et décharnée d'un évêque enseveli dans ses habits pontificaux." Au couvent Saint-Lazare, les tireurs se replient jusqu'au pied de l'autel où sont entassés des femmes et des enfants. Qui épargner dans cette folie de sang, dans cette furnée épaisse? Les soldats français tirent dans le tas.

Le carnp de l'armée française, fait de baraques et de tentes, se trouve hors de la ville. On y rnanque presque de tout, parce que toute la province d' Aragon est soulevée, les convois ne passent pas. Le camp offre un aspect insensé. Les tableaux des couvents, des églises, servent de toits aux baraques, des Velasquez, des Murillo, des Goya: à terre, en guise de paille, des vieux parchemins: on entretient les feux avec des ornernents d'autel, des statues des saints.

Les blessés et les malades français sont entassés dans des couloirs extra-rnuros. Le
«service» y est assuré par des Espagnols réquisitionnés de qui la plus grande joie, qu'ils ne cachent pas, est de balancer les morts dans les fosses communes.

(p.286) / 1810, la paix/
Sur cette France énorme règne un despote. Devant lui tout tremble, y compris sa famille gorgée d'honneurs. André Castelot a raconté comment, un jour, Napoléon insulta tous ses collatéraux : « Lucien est un ingrat, Joseph un Sardanapale, Louis un cul-de-jatte, Jérôme un polisson!» Puis, traçant un cercle avec sa main: «Quant à vous, mesdames, vous savez ce que vous êtes.» Personne ne broncha. Personne ne bronche en France. Le brillant de l'épopée légendaire fera oublier le régime policier.

Les décrets de 1810 n'autorisent qu'un journal par département et quatre à Paris, et l'un de ceux-ci, le Journal de l'Empire, ôté à ses fondateurs, est dirigé par le ministre de la police. Chacune des branches de l'administration a une partie qui la subordonne à la police. Fouché, hostile au mariage autrichien, a été remplacé par Savary et, pour plus de sûreté (Fouché avait été trop puissant), Napoléon a voulu, hors du ministère de la police, une police particulière à chacun des ministères des Affaires étrangères, de l'Intérieur, des Finances, de la Guerre, de la place de Paris; plus la police particulière de l'Empereur, des agents qui ne servent que lui, sans intermédiaire. Il y a certes des opposants, des mécontents, mais ils parlent bas, car on sait que se trouvent dans les prisons d'État de Vincennes, du Mont Saint-Michel, de Joux, de Lourdes, du château d'If, des gens qui ont été poussés là sans jugement.

Tout cela n'empêche pas que le 20 mars 1811, lorsque Ie canon commence à tonner à Paris, « la capitale retient son souffle ». Si Marie-Louise donne le jour à une fille, vingt-et-un coups de canon; si c'est un garçon, cent un coups. Au vingt-deuxième coup, à Paris, les gens s'embrassent dans les rues, et partout en France, la nouvelle connue, les gens poussent des hourras. Les Français - d'autres peuples aussi - ont toujours préféré les souverains qui les ont tenus à leur botte, leur laissant des souvenirs glorieux et leurs yeux pour pleurer.

En août 1810, à Villafranca de Navarre, vingt grenadiers français et une cantinière sont, par elle, faits prisonniers. Les hommes de Diez dévêtent la femme, l'enduisent de noir de fumée, la promènent sur un âne, la tête tournée vers la queue, avec un écriteau : «Puta de los Franceses. » Puis, après lui avoir crevé un oeil et coupé une oreille, ils l'exposent dans une cage d'osier. Quant aux grenadiers, cinq d'entre eux, tirés au sort, sont enterrés jusqu'au cou et servent à un jeu de boules; quand une de leurs têtes est touchée, l'assistance applaudit; le jeu dure jusqu'à la mort de ces martyrs. Les autres sont réservés pour les réjouissances du 15 août - date à laquelle les Français célèbrent la fête de l'Empereur: le boucher alors les assomme, tandis que la cantinière, moribonde, est clouée sur la porte de l'église. Le curé et l'alcade de Villafranca, écoeurés par ce spectacle, ont alerté les troupes françaises les plus proches. Villafranca a été cernée, incendiée, les habitants massacrés.

Francisca Espoz y Mina, dit simplement Mina, dit aussi l'oncle Francisco, a été un chef de guerilla non moins illustre. Paysan navarrais au départ, mais une lithographie le représente vêtu comme un général, l'air altier. Homme de moeurs austères, disait-on. Point de femmes dans son camp. Discipline de fer, et une organisation de tous les services: hôpitaux dans les villages isolés, fabriques de poudre dans des cavernes.
Le service de renseignements espionne jusqu'au général Reille, chargé de traquer le chef de guerilla : sa maîtresse, une Navarraise, fait savoir tous les deux jours à Mina tous les mouvements des troupes françaises de la région. Grande rigueur aussi dans le châtiment des traîtres. Tout Espagnol ayant aidé les Français a l'oreille droite coupée et, marquée au fer rouge sur Ie front, l'inscription : « Viva Mina! » Grâce à ce chef exemplaire, on a assisté en Navarre à une ascension vertigineuse dans les représailles. Ayant appris que des parents, femmes et enfants de guerilleros sont retenus en otages dans des cachots de Pampelune, Mina déclare en 1811 « la guerre à mort et sans quartier aux chefs et soldats français, y compris leur Empereur ». Et voici :

Trois Espagnols surpris à fabriquer de la poudre sont pendus a Pampelune. Réponse : la nuit suivante, trois grenadiers français assaillis et pendus avec un écriteau en français: « Vous pendez les nôtres. Nous pendons les v6tres.» Laconisme qui servira de légende A Goya.

Les camarades des grenadiers exigent vengeance: quinze moines sont arretés, pendus, et le régiment défile devant les gibets.

Quelques jours plus tard, on trouve aux portes de Pampelune deux (p.288) officiers et quatre soldats français pendus. Le général Abbé fait fusiller six Espagnols et une affiche avertit Mina : « Pour un Français, dix Espagnols seront dorénavant exécutés. » Réponse : les guerilleros pendent quatre soldats français par les pieds après leur avoir coupé le nez, les oreilles et crevé les yeux. Auprès d'eux, une nouvelle affiche, de Mina: pour un soldat espagnol, vingt soldats français seront exécutés; pour un officier espagnol, quatre officiers français. Réponse du général Abbé: 40 prisonniers espagnols seront fusillés; et encore une affiche française: «Le général Abbé enverra au besoin chercher en France d'autres prisonniers espagnols pour les exécuter.»

A la boucherie sur place succèdent les atrocités en campagne. Vingt Français ayant été égorgés à Tordesa, le général Abbé poursuit Mina, qui a fait mouvement et de qui la tête est mise à prix. Le guerillero a avec lui des prisonniers. Serré de près, il les fait pousser dans un précipice, et on lapide ceux qui bougent encore.

Deux succès retentissants vont porter à son sommet la gloire de Mina. 25 mai 1811. Une colonne commandée par un colonel - 400 soldats, 100 voitures plus 1 000 prisonniers espagnols - s'engage dans la gorge d’Arlaban. sur la route de Salinas. Les guerilleros de Mina l'attaquent à six heures du matin. Au premier coup de feu. les prisonniers espagnols se couchent; puis ils bondissent et vont se joindre à leurs compatriotes. Les 400 soldats français se défendent courageusement, le combat dure jusqu’à trois heures de l’après-midi. Bilan: toutes les voitures pillées, 65 tués, dont cinq femmes affreusement mutilées.

En apprenant l'arrivée d'un renfort français, Mina s’est enfui avec ses hommes. Et avec des prisonniers, comme ceux-ci suivent mal, il les fait pousser à coups de baïonnette dans un ravin.

(p.293) Les miliciens portugais étaient les premiers à talonner l'arrière-garde, à se jeter sur les groupes isolés. Leur férocité allait se montrer à la hauteur de celle des guerilleros espagnols. Scier un homme entre deux planches est chez eux une habitude. Dans une maison isolée des environs de Thomar, on découvre cloué à un mur un objet plat sanguinolent, affreux. Au-dessus, un écriteau : « Peau d’un dragon français écorché vif». Les Anglais, au cours de leur avance, verront dans un champ un cercle de feu : c’est de la paille qu’on brûle et, dans le cercle, un blessé français se traîne; chaque fois qu’il. est sur le point de sortir du brasier, on l'y rejette a coups de fourche. Oter ce malheureux à ses bourreaux ne fut pas facile.

(p.305) Après la reddition de Baylen, les soldats de Dupont et Vedel s’étaient mis en marche le 23 juillet 1808 à 4 heures du matin. Ils ne savaient pas qu’ils iraient sur les pontons. Les accords d'Andujar prévoyaient expressément leur rapatriement en France. J’ai raconté un peu dans un précédent chapitre leur terrible cheminement vers le sud. Ils avaient été répartis en deux colonnes. La première colonne suivit la rive gauche du Guadalquivir. Conformément aux accords, les officiers avaient conservé leurs armes, leurs chevaux, leurs voitures, leurs fourgons, et les soldats avaient gardé leur sac. L’escorte était constituée d’un bataillon d'infanterie de Murcie et de cent cavaliers espagnols.

Le premier soir, à l'arrivée au bourg de Bujalance, Ie chef de l’escorte dit au général Dupont que les soldats de cette colonne seraient logés chez l’habitant. Heureusement, une femme révéla que douze cents miliciens et guerilleros entouraient le bourg, décidés à égorger les Français pendant la nuit. On bivouaqua à l’entour et l’on repartit. J’ai dit quelques mots de la haie d'insultes, de menaces et de crachats qui se formait au passage de chaque agglomération. «Tout prisonnier qui s'écartait pour un besoin ou qui, n’écoutant que sa faiblesse, ne suivait pas la colonne, a raconté Henri Ducor, marin de la Garde impériale, les habitants accouraient pour le massacrer. Nous n'avions qu'à nous retourner pour être témoins de ces assassinats et, ne l’eussions-nous pas fait, des cris lamentables et les chants barbares des égorgeurs ne nous révélaient que trop ce qui se passait. Femmes, enfants, vieillards, tous s'en mêlaient.»

(p. 372) Ayant quitté Mojaisk, Napoléon traversa en partie le champ de bataille de la Moskowa. Il en émanait une odeur insoutenable et des nuées de corbeaux s'en élevaient à mesure que s'avançaient les cavaliers de l'escorte impériale. Le souverain vit là avec effroi un blessé qui survivait encore au milieu des cadavres. Incapable de marcher, il s'était traîné d’une charogne de cheval à une autre pour se nourrir. Reconnaissant I'Empereur, il trouva encore assez de force pour l'injurier.

(p.375) Dans toutes les guerres, avant la motorisation des armées, les chevaux ont été des martyrs. La plus grande palme doit être attribuée à ceux de la Grande Armée en Russie. Massacrés (comme les hommes) sur les champs de bataille, abandonnés blessés (comme souvent les hommes), jambes brisées, ventre crevé; agonisant pendant des jours, picorés encore vivant par les corbeaux, puis sur la neige glacée, mangés vivants par les hommes.

Tombés, on n'attend pas qu'ils soient morts pour les découper, le gel les durcit trop vite. On voit de ces animaux secouer la tête en hennissant tandis que les dépeceurs s'affairent. En quelques jours, ce spectacle qui nous révulserait va cesser d'attendrir et même d'intéresser. Dès qu'un cheval s'abat, en même temps qu'il est dépecé, des gourmands l'ouvrent pour chercher Ie foie, morceau réputé le plus savoureux; d'autres- l'égorgent pour recueillir du sang dans leurs grandes marmites. Ils le consomment à peine cuit, barbouillant affreusement leur visage barbu et sale.

On va voir mieux et, pour ainsi dire, plus étrange : des hommes découpent des biftecks dans les cuisses de chevaux qui marchent encore, attelés à un véhicule. Le froid est tel que l'animal saigne à peine; il continue à marcher sans s'apercevoir, semble-t-il, de ce qu'on leur fait subir; anesthésie locale - au moins provisoire - par le froid. Une sorte de mot d'ordre se répand:
- C'est mieux de les manger vivants.

Au départ de Moscou, des soldats ont eu des chiens qu'ils aimaient bien. Plus de chiens, tous dévorés. Des hommes ont-ils été dévorés par des hommes ? Au hasard des témoignages, on rencontre ici et là des allusions. Elles ont été souvent démenties parce que le cannibalisme est tabou, mais le désir désespéré de survivre a raison de tous les tabous : de nos jours même, l'histoire d'un avion tombé dans la Cordillère des Andes nous l'a rappelé. Entre autres survivants de la retraite de Russie, le sergent Bourgogne dit un mot: «Nous joignîmes deux soldats de la.ligne. Ils nous assurerent qu'ils avaient vu des soldats étrangers (des Croates) faisant partie de notre armée, retirer du feu d'une grange un cadavre tout r6ti, en couper et en manger. Je crois que cela est arrivé plusieurs fois dans le cours de cette fatale campagne, sans cependant jamais l'avoir vu. Quel intérêt ces hommes presque mourants auraient-ils eu à nous Ie dire, si cela n'était pas vrai?»

(p.380) La longue marche a repris, par moins vingt-huit. Paul-Émile Victor m'a assuré que marcher sur la neige par vingt-huit degrés de froid, n'importe quel homme ou n'importe quelle femme peut le faire à condition d'être en bonne santé, d'être vêtu et nourri comme cette température l'exige. Les survivants de la Grande Armée qui cheminaient maintenant en direction d'Orcha (à environ 120 km au sud-ouest de Smolensk) - ne parlons pas des blessés et des malades qui agonisent en marchant - sont sous-alimentés, couverts de vermine sous leurs haillons et leur état psychique est déplorable, d'abord parce que chaque matin ils laissent sur la neige les cadavres de copains nus et congelés. Larrcy a décrit l'aspect de ces morts: «La peau et les muscles s'exfolient comme dans les statues de cire, les os restent à nu. Le nez s'enlèverait comme un faux nez, les mains putréfiées tombent. Hormis la Garde, officiers et soldats vont dans le même désordre, toutes armes confondues. Certains ont sur l'épaule une besace et sur le côté un pot attaché par une corde, d'autres traînent par la bride des ombres de chevaux portant chacun une marmite et de chétives provi.sions. Cependant roulent encore dans ce long neuve humain douloureux, des voitures où sont des officiers et des civils, hommes et femmes.

Bivouaquer par vingt-huit degrés de froid, on ne peut; aussi le fait-on de préfércnce en arrivant à un village, si misérable soit-il, parce que les isbas fournissent soit du bois de chauffage, soit un abri. Elles sont construites de troncs de sapin, superposés en carré, simplement retenus par des échancrures pratiquées aux extrémités et dont les interstices sont bourrés avec de la mousse. Les démolir n'est qu'un jeu.

Les individus et les groupes qui prétendent garder une isba intacts pour s'y abriter prennent un risque énorme. Neuf fois sur dix, d'autres groupes les attaquent, en commençant par arracher la toiture. En cas de résistance, les assaillants mettent le feu.

Je viens de parler de groupes parce que, apres Krasnoïé, on ne voit plus dans l'armée d'unités constituées, seulement de petites bandes.

(p.381) Honssov se trouve sur la Bérézina, à 120 km de là. En avant! Des malades, des blessés tombent, on les pousse sur le côté de la route sans écouter leurs plaintes, souvent en les injuriant. La férocité n'est pourtant pas absolument générale car on voit des soldats guidant par la main un aveugle. N'importe quel habitué des sports d'hiver sait que, sur la neige, faute de lunettes protectrices, les yeux souffrent. Les troupiers qui marchent depuis des semaines sur l'étendue blanche sont maintenant atteints d’ophtalmies aiguës parce qu'ils n'ont pas de lunettes, parce que la fumée des bivouacs a irrité leurs yeux, parce qu'ils se sont frotté les yeux avec leurs mains dégoûtantes - ou avec de la neige, dans l'espoir de moins souffrir. La cécité inspire a priori la pitié. Pourtant, peu de ces aveugles atteindront la Bérézina.

(p.384) Malgré les épouvantables souffrances endurées, le prestige du chel suprême agissait encore sur une partie de l'armée, on entendait encore crier vive l'Empereur!, mais les occasions de le faire étaient de plus en plus rares. Sur les blessés agonisant le long de la route, le magnétisme n’agissait plus : le contraire eût été surprenant. Peu avant Borissov, gisait sur la neige un employé de l'administration de l'armée qui venait d'avoir les deux jambes brisées. Comme Napoléon passait à cheval à la tête de l'escadron sacré, cet homme se souleva sur ses bras :
- Voilà, s'écria-t-il, ce misérable pantin qui nous mène depuis dix ans comme des automates! Camarades, il est fou, méfiez-vous de lui, il est devenu cannibale! Le monstre vous dévorera tous!

L'Empereur passa sans paraître le voir ni l'entendre et ainsi rarent les autres cavaliers et la Garde derrière eux et derrière tous ceux qui suivaient. Que faire maintenant sinon obéir à l'Empereur et le suivre?

On arrivait à la Bérézina. (p.393) De la Bérézina à Vilna, il y avait environ 250 km; ensuite, seulement une soixantaine jusqu'a Kovno, sur le Niémen. Naturellement, les soldats ne comptaient pas en kilomètres, mais en lieues.

L'armée a d'abord traversé une région marécageuse. La température s'était adoucie. On allait sur une route étroite entre les marais, certains étaient franchis sur des ponts de bois. Les hommes à pied cheminaient pêle-mêle avec des caissons d'artillerie - il y en avait encore - et des voitures d'officiers et de civils, il y en avait encore et, parfois, certains tombaient dans les marais fangeux et s'y noyaient; ou ils s'y enlisaient lentement. « Au secours » mais on n'écoutait pas.

Puis de nouveau le froid. Entre la Bérézina et Vilna, la température s’est maintenue entre moins vingt et un et moins trente, avec plusieurs pointes - elles duraient parfois une journée, une nuit - à moins trente et un. Des nuées tournoyantes de corbeaux survolaient toujours l'exode, et l'on commença à voir de ces oiseaux qui, soudain, tombaient comme des pierres. Foudroyés par le froid. Des soldats tournaient la tête de côté et d'autre pour voir si un camarade s'effrondrait; à peine touchait-il la neige, il était dépouillé; on se bousculait, on se battait avec injures pour le dépouiller. D'autres n'avaient plus l'énergie de se livrer à ces atroces violences, ils allaient comme des fantômes.

Les visages emmitoullés de chiffons, de morceaux de vêtements, de n'importe quoi, personne ne parlait parce que l'haleine des paroles se gelait sur les faces. On entendait seulement les croassements des corbeaux, le grincement des roues des voitures et aussi ici et là comme un martèlement de sabots sur la neige durcie. C'étaient des hommes qui, n'ayant plus de souliers, allaient les pieds enveloppés de chiffons si durcis que les blocs de leurs pieds produisaient ce bruit. Certains, rendus inconscients par le malheur, allaient même pieds nus, faisaient le même bruit. Aux bivouacs ces hommes tendaient au feu leurs pieds-glaçons. Beaucoup ne pouvaient repartir.

A intervalles, les cosaques apparaissaient sur la neige comme des points noirs qui grossissaient très vite. Seule la Garde - ce qui en restait - était capable de repousser leurs assauts. Quant aux autres, « ceux qui avaient gardé des armes les jetaient pour se sauver plus promptement ou pour que, s'ils étaient pris, ils ne soient pas soupçonnés de vouloir se défendre». Des hommes qui dans les batailles avaient souvent montré un courage surhumain; ils étaient comme morts à eux-memes, le regard fixe, l'air hébété. Beaucoup devaient conserver, même rentrés en France, ce masque ragé. Les soldats appelaient cela la moscovite.

(p.399)
L'ENFER FROID “Eh bien, le brigand est donc parti! - Oui, il vient de partir à l'instant. Il nous a déjà fait le coup en Egypte.» Étonné de cette expression de brigand, j'appris avec surprise par la suite de la conversation qu'il s'agissait de Napoléon. Peu de temps après, l'armée fut instruite officiellement de ce départ.»
(René Bourgeois, chirurgien-major du régiment Dauphin-Cuirassier)

Comment la Garde n'aurait-elle pas été l'unité la plus blessée par le départ de son père chéri et chérisseur? Aprés son départ, elle se débande, plus de marche en ordre, on la voit mêlée aux autres soldats clochards, exténués. Le nouveau commandant en chef, Murat, ne dit rien, il laisse faire, d'ailleurs que pourrait-il ? « Il était bien illusoire de confier à un maréchal la conduite des misérables débris qui restaient. On ne pouvait concevoir ni un plan ni la moindre organisation tactique.Sauve qui peut était le seul commandement que nous voulions écouter. » Une seule idée : en finir. On ne pense même plus à Kovno, au Niémen, c'est trop loin, un seul nom circule : Vilna. «A Vilna, disent des soldats, je me coucherai dans une maison et je mourrai content.» On en est là.

Or, à Oszmiana, environ 80 km avant Vilna, voici de nouveau un imprévu, un mouvement sur l'avant. Arrivent à la rencontre, non pas des ennemis pour barrer la route, mais un renfort, une division entière, 12 000 hommes, sous les ordres du général Loison. Des soldats jeunes et en bonne santé, spectacle à peine croyable. Ils regardent avec effarement les spectres qui les interrogent.
- Oui, nous venons de Vilna.

En réalité, ils ont séjourné quelque temps à Vilna, mais ils viennent de toute l'Allemagne - une majorité d'Allemands parmi eux - et il y en a même qui viennent de France. De France! Et pourtant, personne ne leur demande de nouvelles du cher pays, les spectres sont bien trop occupés - « bestialement», dirait le lieutenant Hubert Lyautey - à autre chose : à manger. La division Loison est arrivée avec des fourgons de ravitaillement; des biscuits surtout, de durs biscuits de soldat, mais là, sur la neige, autour des pauvres mansons de bois d'Oszmiana, ces biscuits, les soldats les mangent en pleurant de joie. Déjà les hommes de la division Loison font mouvement, ils marchent vers l'arrière du long troupeau : ils ont été envoyés pour protéger la retraite.

Un des événements, non le plus spectaculaire, mais le plus dramatique de la retraite de Russie - souvent à peine mentionné, comme un détail - va se produire, dans les quarante-huit heures qui vont suivre, entre Oszmiana et Vilna : les deux tiers de la division Loison vont périr. Non sous les coups de l'ennemi, sous les charges des cosaques. Les cosaques n'attaqueront que peu et sans insister, entre Smiana et Vilna. Environ huit mille soldats de la division « fraiche » envoyés en renfort, vont mourir tout simplement de froid.

Ils sont jeunes, bien nourris depuis des semaines, point épuisés par de trop longues marches, vêtus normalement comme des soldats en campagne - ce n'est pas assez; mieux valaient peut-être, après tout, les loques - pouilleuses entassées les unes sur les autres par-dessus la vermine et la crasse - mais surtout, ils ne sont pas le résultat d'une sélection impitoyable faite durant toute la retraite par le froid et la misére. Affrontés brutalement à ce froid inhumain, la plupart ne résistent pas. « On les voyait d'abord chanceler pendant quelques instants et marcher d'un pas mal assuré, comme ivres. Ils avaient la figure rouge et gonflée, bientôt (p.400) ils finissaient par être entièrement paralysés : leurs fusils s'échappaient de leurs mains inertes, leurs jambes fléchissaient sous eux et enfin ils tombaient.» Autre observation d'un médecin : « Les yeux étaient extrêmement rouges et souvent le sang s'écoulait par gouttes au-dehors de la conjonctive. Ainsi l'on peut dire sans métaphore qu'ils répandaient des larmes de sang. Cela n'est pas une exagération, beaucoup de personnes ont pu le constater. » Bref, sur 12 000 conscrits, 8 000 morts de froid. Les autres sont à l'arrière-garde et feront leur devoir.

(p.405) Au sommet de la hiérarchie, c'est un autre désordre. Murat réunit un conseil de guerre au cours duquel il vitupére Napoléon avec véhémence. I1 va bientôt lui écrire qu'il ne veut plus conserver son commandement, qu'il le passe à Eugène de Beauharnais, et il va partir pour ses États sans attendre la réponse du souverain. C'est Ney, encore lui, qui, avec les survivants de la division Loison, encore eux, va défendre Kovno pour laisser à des bandes désespérées le temps de franchir le Niémen.Des
400 000 hommes qui l'ont traversé d'ouest en est entre le 24 et le 30 juin 1812, combien vont le repasser, partie sur les ponts, partie sur la glace? Les dénombrements précis faits plus tard dans des bureaux à quatre cents lieues du fleuve glacé sont illusoires. Disons que sur 400 000 hommes, il en revint 10 000, ou 20000. Les Russes ont fait 100 000 prisonniers. Tout le reste est mort. La Grande Armée n'existe plus. Mais Napoléon est rentré en france pour chercher 300 000 soldats.

(p.408) / Pour échapper à la conscription/
Dernière solution : déserter ou frauder. J'ai parlé de ces bandes de réfractaires qui se sauvaient dans les bois, dans les montagnes. En 1813, ils étaient encore plus nombreux qu'auparavant parce qu'on savait que rejoindre l'armée, c'était au moins deux chances sur trois d'y laisser sa peau: l'Empereur lui-même n'avait presque rien caché des désastres dans le fameux 29e Bulletin. Il n'y avait plus assez de gendarmes pour faire la la chasse aux réfractaires. En mai 1813, on allait compter environ 160 000 insoumis.

Frauder, c'était par exemple se mutiler volontairement : se casser les dents de devant ou se les carier en mâchant de l'encens) afin de ne pouvoir déchirer les cartouches: s'amputer du pouce pour ne pas pouvoir tenir le fusil: se faire aux bras et aux cuisses, à l'aide de vésicatoires, des plaies qu'on entretenait avec des compresses d'eau
imprégnées d'arsenic: c'était se casser un pied, il y en avait qui allait jusqu'à se crever un oeil, mais les mutilations rendaient suspect: ou alors, payer pour obtenir de faux certificats de maladies graves : des médecins se livraient à ce trafic: des secrétaires de mairie délivraient de fausses pièces d'état civil trompant sur 1'âge, parfois même de faux certificats de décès: le réfractaire disparaissait et sa famille simulait son enterrement. Là aussi, il y avait un risque, surtout dans les campagnes, parce que les gens jasaient.

(p.451) 3 février 1814, trois heures de l'aprés-midi. Napoléon entre dans Troyes. Portes et volets sont fermés, la ville est glacée d'épouvante : la nouvelle s'est répandue que l'Empereur venait d'être battu sur le sol de France, c'est la fin. Les troupes exténuées défilent dans les rues désertes. Des soldats s'arrêtent devant les maisons barricadées, ils frappent aux portes en demandant du pain. Rien. Les habitants veulent garder leurs provisions pour satisfaire aux exigences des Russes, Prussiens et Autrichiens, pour n'être pas molestés quand ces ennemis arriveront. Des gens ont l'audace d'ouvrir leur fenêtre pour crier cela tout crûment aux soldats. Alors la colère éclate, les portes sont défoncées, les habitants roués de coups, les boutiques pillées.

(p.473) A la hauteur des faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, dans l'assistance, rien que des visages graves, tristes, un silence plutôt hostile. Une foule plus dense bordait plus loin le boulevard. Les soldats alliés défilaient en bon ordre, ils avaient un air de santé, leurs chevaux étaient luisants. Une puissante odeur de crottin flottait. L'enthousiasme fut déclenché au niveau de la rue Poissonnière par deux ou trois cris de: «Vive Alexandrel Vivent les Alliés! » Le superbe souverain russe ralentit son cheval.
- Nous vous apportons la paix! cria-t-il d'une voix forte.

Il ajouta d'autres paroles que les acclamations couvrirent. Des gens se jetaient vers son cheval, d'autres s'agenouillaient ! Un délire se déchaîna lorsque les musiques russes se mirent à jouer des airs français. Les pseudo-vainqueurs de Napoléon étaient acclamés autant et plus que l'avait jamais été l'Empereur des Français dans sa capitale. En fait, c'était la paix qu'on acclamait. L'exaltation atteignit son sommet avenue des Champs-Elysées. Des hommes et des femmes embrassaient les bottes du tzar, son cheval. Pour mieux voir le spectacle, des femmes sautaient en croupe des cavaliers de l'état-major. Alexandre se retourna en riant :
- Pourvu qu'on n'enlève pas ces Sabines!

Après ce défilé, des dizaines de milliers de Parisiens défilèrent eux-mêmes pour aller voir les troupes alliées campées sur les Champs-Elysées, à Neuilly et avenue de la Motte-Picquet. Drapeaux au vent, sonneries de trompettes, cuisines des troupiers, tout était spectacle pittoresque. Sur les Champs-Elysées, le bivouac des Anglais, Irlandais et Ecossais plaisait beaucoup, avec ses uniformes rouges, ses jupes à carreaux, les joueurs de cornemuse. Mais la plus grande curiosité allait aux campements d'en face, ceux des cosaques. Leurs huttes étaient faites de bottes de paille maintenues par des lances fichées en terre. Barbus, hirsutes, yeux bridés, sans gêne ils s'épouillaient, jouaient aux cartes, faisaient leur tambouille. Cordiaux si on s'adressait à eux (par gestes) point hostiles aux échanges : contre du tabac français, ils donnaient un gobelet d'émail russe; ou une chaîne de montre d'origine inconnue. Plusieurs de ces fils des steppes commirent une faute de tact en ouvrant au Pont-Neuf une sorte de marché où ils vendaient divers objets pillés par eux dans la région parisienne. Des spoliés le surent, arrivèrent, voulurent reprendre leur bien, il y eut là quelques bagarres. Point d'idylle sans jamais un nuage.

De tout événement naît un commerce. Moins de quarante-huit heures après l'entrée des Alliés à Paris, partout des marchands en boutique ou ambulants vendent des brochures. des chansons injurieuses pour Napoléon. On le compare à Robespierre, à Attila; il est un ogre, un assassin.

(p.558) COMBIEN SONT MORTS?

Trop de soldats de la Grande Armée ont disparu sans laisser de traces pour que le nombre de tués ou mortellement bles.sés sur les champs de bataille de l'Empire puisse être évalué autrement qu'avec une approximation assez grossière. On convient généralement que les guerres de la Révolution et de l'Empire ont coûté à la France 850 000 tués et 550 000 disparus.

08:45 Écrit par Justitia & Veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

1.4-1.7 Napoléon en Egypte et en Espagne : pédophilie et massacres

1.4 Bril Martin, Napoleons laatste verovering, in: De Morgen, 11/12/2004

 

De bevrijding van Egypte

 

Tot ver in de negentiende eeuw verschenen er nog catalogi waarin de rijkdommen die de

Fransen  uit Egypte meenamen op een rijtje werden gezet, het Louvre staat er nog altijd vol mee. (…) Napoleon kwam er eindelijk achter dat zijn vrouw Josephine hem bedroog, en toen nog erger: toen hij er boze brieven over schreef, werden die op zee door de Engelsen onder­schept en in de krant gezet. Ter compensatie nam hij een maitresse, die als man met de troe­pen was meegereisd, nadat hij het eerst had geprobeerd met een maagd van twaalf, hem aangeboden door de sultan van Caïro.

 

 Traduction: La dernière conquête de Napoléon

La libération de l’Egypte

Jusque tard dans le courant du 19e siècle parurent encore des catalogues mentionnant les richesses emportées d’Egypte par les Français. Le Louvre en possède toujours la plus grande partie.

(…) Napoléon apprit que Joséphine la trompait. Fait plus grave encore, ses lettres exprimant sa colère à ce sujet furent interceptées en mer par les Anglais et publiées dans un journal. En compensation, il prit une maîtresse, qui, déguisée en homme, était partie avec les troupes, après qu’il eut d’abord essayé /de faire l’amour/ avec une VIERGE DE DOUZE ANS, offerte par le sultan du Caire. 

 

1.5 Joachim Kannicht, Und alles wegen Napoleon, Bernard & Graefe Verlag, 1986

(Spanien) (S.114) "General Grouchy hatte Befehl erhalten, von der Alcala Strasse anzurücken und die Zusammenrottungen von über 20.000 Menschen hier und auf den umliegenden Plätzen aufzulösen. Dreissig Kartätschenschüsse (aus Kanonen) und einige Kavallerieangriffe "reinigten" alle Strassen." (p.123) "Noch verlustreicher ging es bei Fuentes de Oro Anfang Mai 1811 zu.  Da die auf französischer Seite eingesetzte hannoversche Infanterie rote Waffenröcke trug, wurde sie von einer französischen Batterie mit Kartätshcne beschossen.  Man hatte sie für Engländer gehalten.  Dieser Irrtum kostete über 100 Tote und noch mehr Verwundete unter den hannoverschen Legionären. 

 

1.6 Jacquemin Georges, in: Les Boteresses liégeoises à la Butte du Lion de Waterloo ? (1826), éd. Collet, 2000

  (p.24) /Espagne/« Goya... a croqué l' âme altière de ce peuple en rébelllion contre l'occupation de son pays par les Français ». Il a vécu et ressenti, au plus profond de son être, cette .guérilla sans merci que le peuple espagnol menait contre l'ennemi.., Il est le témoin angoissé... de la révolte des Madrilènes le « dos de mayo » (le 2 mai 1808), du massacre de ses concitoyens le lendemain (le " tres de mayo"), des violences, des répressions sanguinaires et du martyre du peuple espagnol, événements qu'il fixe en des images cruelles et désespérées dans les gravures des "Désastres de la guerre" où, en soixante eaux-fortes, il perpétue l'hallucinant souvenir de toutes les horreurs que peut commettre.,. une soldatesque déchaînée.» (Fr. Frings, " Guide 1815”, 1997, n° 47.)

 

 

1.7 Hernández Raquel, Castaños volvío a ganar, in : El País, 08/10/2005

La ciudad de Bailén (Jaén) recrea la batalla de 1808 que marcó el principio del ocaso del Imperio de Napoleón.

La contienda significó la primera derrota de las tropas franceses, con la rendición de unos 20 000 soldados.

08:45 Écrit par Justitia & Veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |